FUTUROPHOBIE

Comme d’habitude, j’attends dans la petite pièce sans fenêtre au bout du couloir.

La moquette beige-sale par terre, les mauvaises imitations de peintures impressionnistes accrochées aux murs dans de lourds cadres dorés, les vieux exemplaires de Madame Figaro empilés sur la table basse… A croire que les psychanalystes de la rue du Louvre ont tout fait pour mettre leurs patients mal à l’aise.

Parfois, j’ai un peu de distraction quand une autre personne attend avec moi. Je l’observe par petits coups d’oeil au-dessus de mon magazine. J’essaye d’imaginer ce qui cloche dans sa vie. J’ai déjà été assise en face d’un fétichiste des pieds, d’une octogénaire nymphomane, et d’un serial killeur repenti. Ce dernier est subitement revenu à la raison après une bonne quinzaine de crimes atroces. Depuis, il culpabilise, forcément. Il en fait des cauchemars toutes les nuits.

C’est mon tour.

A peine assise, je me mets à parler d’un flot de paroles ininterrompu.

— Vous comprenez, quand j’arrive aux Beaux-Arts et que je vois les hommages à Poussin, à Titien dans les cours, sur les façades, je me dis qu’il y a tellement peu d’artistes qui marquent leur temps. Quelques noms gravés dans la pierre pour combien d’oubliés? Combien dont on n’entendra jamais parler, morts de pneumonie dans leur petite chambre sordide? Je voudrais bien savoir, combien.

— La dernière fois, j’ai vu une femme qui mendiait dans le métro. J’ai eu l’impression très vive que cette femme c’était moi plus tard, d’ici vingt, trente ans. Elle avait une longue chevelure argentée, brillante, presque surnaturelle, qui surmontait sa silhouette toute frêle, recouverte de vêtements trop grands pour elle. Ses cheveux devaient être ce qu’elle possède de plus précieux. Elle passait dans les allées en demandant une pièce d’une voix faible, à peine audible.

Comme si ça lui était égal qu’on lui donne ou pas. Comme si de passer une nuit de plus ou de moins dehors n’avait plus vraiment d’importance. D’ailleurs, personne ne la regardait ni ne l’entendait. Les gens continuaient à lire, à parler, à rire, exactement comme si elle n'était pas là.

Elle a traversé le wagon comme un fantôme parmi les vivants.


— Pour que je sois sereine il faudrait que je sois à la hauteur du sacrifice qu’ont fait mes parents en acceptant que j’entre Beaux-Arts, alors que tous mes amis de primaire avaient déjà leur BTS tourisme ou compta en poche. Je rêverais de pouvoir leur rendre ce qu’ils m’ont donné au centuple. Je voudrais dire par amour, mais je devrais plutôt dire par fierté...

— C’est peut-être cette fierté qui rend les choses si difficiles. Je n’arrive presque jamais à finir ce que j’ai entrepris.

La moitié du temps j’abandonne même avant de commencer. Terminer quelque chose serait prendre le risque de révéler mon incompétence. Me voilà après quatre ans de projets inachevés, avec la sensation de n’avoir rien produit, rien réalisé. Seulement des expérimentations, des projets, des idées. Des gribouillis sur du papier, rien, pffuit ! Du vent, de la fumée!

— Avant d’entrer aux Beaux-Arts, faire un dessin, écrire un texte, c’était un geste simple et joyeux, comme prendre une grande respiration! Maintenant, c’est devenu un calvaire.

A ces mots, les larmes me montent aux yeux et ma voix s’éteint. Ma gorge nouée m’empêche de prononcer un mot de plus.

Je ne vous ai pas dit, mais, probablement pour donner plus d’importance à ses répliques, ma psy parle souvent comme maître Yoda dans Star Wars, avec les mots dans le désordre. Quand elle ouvre la bouche, je prie pour qu’elle prononce une phrase sage, rassurante, qui me donne le courage d’affronter ma journée à l’école.

Elle commence : « De l’avenir ... » Marque une pause, plisse les yeux, reprend en hochant la tête : « ...Peur, vous avez. »

EXTASE
MINUTE

C’était tellement bien… Tellement, tellement, tellement bien.

« Tellement » est un mot imprécis qui ne me permet pas de dire toute la mesure du plaisir que j’ai ressenti cette nuit-là. Pourtant, il me suffit de le murmurer plusieurs fois de suite, comme une formule magique, pour faire remonter en moi à la fois le souvenir de cette étreinte et le puissant désir qu’elle avait fait naître.

Tellement, tellement, tellement…

*

Sa virilité affirmée (barbe, poils, meneur de sa bande de potes) me donne tout de suite envie de le dominer. Mais à peine commence-t-il à me toucher que ma détermination à jouer la femme fatale disparaît. Il est tellement habile et sûr de lui que je consens très vite à n’être que le petit jouet en plastique avec lequel le chien s’amuse.

C’est qu’il est fort, le garçon, très, très fort. Il a le pouvoir d’être partout en même temps. C’est comme si ils étaient trois ou quatre, à me toucher, me caresser, me pénétrer de partout.

Ses pieds caressent mes pieds et mes chevilles, remontent le long de mes jambes. Ses bras maintiennent ma tête fermement, pendant que ses mains caressent doucement mes cheveux, mon front, mes joues. Il m’embrasse le ventre et suçote mes tétons comme si c’était du réglisse. Ça a l’air plutôt bon… En le regardant faire, j’ai l’impression que… Mais oui!… Il a dû souffler par un trou invisible à la pointe de mes seins, ils ont gonflé comme des ballons.

Mes doigts s’agrippent à ses cheveux touffus. Je cambre mon dos et étire mon cou de toutes mes forces pour lui mordiller une épaule, lécher la transpiration qui coule le long de sa nuque épaisse. Quand il laisse trainer une main près de ma bouche, j’attrape ses doigts, je les engloutis en le regardant dans les yeux, ses grands yeux noirs, luisants de désir, profonds et infinis comme la nuit.

En ce qui concerne nos parties intimes, inutile de vous faire un dessin, tout ça s’emboîte et se désemboîte formidablement.

Aaaah! Je me suis sentie vivante mes amis, vivante, de la pointe des cheveux jusqu’au bout des orteils!

Depuis le début j’ai envie de lui dire comme il est doué et comme c’est bien, mais je me retiens. Je ne veux pas qu’il me croit conquise trop facilement. A la fin pourtant, je ne peux pas m’en empêcher, je lâche dans un grand soupir en calant ma tête contre lui : « C’était trop bieeeen! » Il rit. Lui aussi, il a aimé.

Dommage que cet enfoiré ne me donne pas de nouvelles depuis.

Si il a aimé, pourquoi attraper une autre fille par les hanches à cette soirée où l’on s’est retrouvés tous les deux, alors que nos regards se sont croisés ?

Après cet épisode décevant, selon l’avis de mes amies, je dois l’oublier, sinon il va à coup sûr briser mon cœur. Réjouir mon corps, certes, mais briser mon cœur.

J’ai donc interdiction formelle de l’appeler. Je vous avoue néanmoins que, comme il habite dans mon quartier, de temps en temps, au lieu de mon Franprix habituel, je vais à celui qui se trouve quelques rues plus loin, tout près de chez lui. On sait jamais, au cas où je le croiserais…

SIGNAL DE DETRESSE

Quand on se voit avec ma copine Julie, je sais qu’à un moment ou à un autre le sujet des crises d’angoisse va arriver dans la conversation. Je ne suis pas sûre que ça nous aide d’en parler, mais en tout cas, ça me fait du bien de savoir que je peux me confier à quelqu’un qui vit la même chose que moi. Qui sait ce que c’est de se sentir tellement mal tout à coup que la seule issue semble être de se jeter par la fenêtre.

On vient de s’asseoir sur les bancs en pierre dans la cour de l’école, un café dans une main, une cigarette dans l’autre. A l’exception de nous deux, la cour est complètement vide. Il n’y a pas de pluie, mais le vent doit transporter de minuscules gouttelettes d’eau avec lui, car après quelques minutes dehors, nos cheveux et nos manteaux sont trempés.

Je déclare sans préambule : « En ce moment je fais des crises tout le temps. Il suffit d’un rien pour en déclencher une. Hier à l’atelier une fille a commencé à parler de bouffe industrielle. Du lait de vache en particulier.

Elle disait que les vaches sont fécondées artificiellement pour produire le lait.

Apparemment, on laisse à peine le veau grandir qu’hop on le retire, et qu’hop, on fait retomber la vache enceinte. Et ainsi de suite. Toute sa vie la pauvre bestiole se fait traire, presque sans interruption. Eh ben juste cette conversation, ça m’a mis hyper mal. Les voix de tout le monde se sont mises à résonner dans ma tête. C’était flippant, j’te jure. En plus, c’est con! J’étais déjà au courant, pour les vaches… »

Julie rigole doucement. Elle se met à parler en regardant le fond de son gobelet à café.

« Moi tu sais, je te l’ai jamais dit, mais quand j’allais vraiment mal il y a quelques années, j’ai passé presque toutes les vacances d’été enfermée chez moi. Je ne pouvais pas sortir dans la rue. La seule chose que je pouvais faire, c’est regarder la télé. J’ai passé des journées et des journées à regarder la télé. Bah même là y’avait des trucs qui pouvaient me faire partir en vrille. Par exemple, une fois je me suis mise à pleurer toutes les larmes de mon corps en voyant le cours de la bourse qui chute. Tu sais, à la fin du JT.»

Je souris à mon tour. Je vois ce qu’elle veut dire. Ce qui va vers le bas, ce qui penche, ce qui tombe, ça me fait cet effet là parfois à moi aussi. Pareil avec ce qui ce qui se casse, ce qui s’effrite. En fait tout ce qui est dégradé, altéré. Quand on est déprimé à un certain point, ces choses là deviennent terrifiantes, parce qu’elles nous rappellent notre effondrement intérieur, je crois. Enfin, j’imagine.

Je sais que ça peut paraître absurde, mais dans des moments comme ça, un roman mal traduit, un aspirateur qui ne fonctionne plus, une conversation Skype qui bogue, ou un gamin qui se rétame sur le trottoir en essayant de courir, ça peut vous donner envie de vous foutre en l’air.

Les cafés finis, on se rend compte qu’on est en train de geler sur place. Julie réalise qu’elle n’a plus qu’une heure à consacrer à ses lithographies avant de devoir partir travailler. Elle me fait une bise sur la joue et me murmure à l’oreille « Du courage, mon chaton!» avant de disparaître dans le bâtiment principal.

Je repars à mon atelier d’un pas mal assuré, en priant pour que la concentration que nécessite mes nouveaux collages suffise à contenir la panique. Cette panique qui n’attend qu’un signe, un seul signe pour s’emparer de moi.

Fruits Amers

Je vais vous raconter un rêve que j’ai fait il y a de ça presque un an maintenant. Au réveil, j’avais eu l’impression de sortir d’un sommeil long, si long… Un sommeil de mille ans. Les jours suivants, j’étais dans un état bizarre, présente à moitié, seulement à demi éveillée.

*

Voici ce rêve.

Debout, j’observe les gens assis dans l’herbe. Ils sont installés en petits cercles répartis sur une pelouse infinie. Un soleil de fin d’après-midi éclaire leurs visages joyeux. Je déambule parmi eux, captant des bribes de conversations au hasard de mes détours. Personne ne me remarque, car je suis invisible et mes mouvements sont muets.

Au loin, un autre être debout. Une petite fille me regarde. Je comprends tout de suite qu’à la différence des autres, elle me voit. Sans prendre mes précautions, elle vient vers moi d’un pas assuré, passant au milieu des gens, marchant au passage sur leurs doigts, leurs jambes, leurs vêtements. Personne ne se rend compte de rien.

Elle m’attrape la main, bien décidée à m’emmener quelque part.

*

On commence à peine à marcher que déjà les gens disparaissent et que la végétation se fait plus dense. Le jardin se transforme en jungle. Des serpents jaunes rampent sur la terre humide et des singes s’élancent de branche en branche.

Au bout d’un moment, on arrive devant un épais rideau de lianes qui nous barre le passage. Mon petit guide l’ouvre d’une main, tournée vers moi, observant ma réaction.

Je suis émerveillée par le paysage qui s’offre à nous : un lac somptueux, bordé d’arbres chargés de fruits.

Ce sont des arbres magiques : dans leur feuillage poussent indistinctement toutes sortes de fruits. Pêches, bananes, poires, citrons, oranges, fraises et pastèques ornent leurs branches.

La fillette grimpe sur un tronc d’arbre et disparaît dans les branchages.

Quelques secondes plus tard elle me tend une belle poire, bien mûre.

Je la croque avidement, m’attendant à un fruit sucré et juteux. Mais mes dents à peine plantées dedans, je sens déjà un goût affreux, amer, comme du plastique fondu.

Je lui demande un autre fruit, et me retourne pour admirer le lac qui scintille au soleil. L’eau brille si intensément qu’elle éclaire les berges d’une lumière argentée. Je tends mes mains au dessus de l’eau. Elles deviennent blanches, presque translucides.

On me tapote l’épaule. La petite fille me propose une orange. Je goûte prudemment. Etrange, elle a exactement le même goût que la poire! Je cueille moi-même des fraises sur l’arbre à côté pour voir. Rien à faire, toujours ce même sale goût!

Sans prendre la peine de les cueillir je commence à croquer frénétiquement les fruits à même les arbres, puis je me mets à essayer de croquer les arbres eux-mêmes, croquer l’herbe, la terre, l’eau!

Avant de réaliser avec effroi que tout n’est qu’un décor, un stupide décor en plastique.

ENFER
• • •BLEU

Barbès. Ce jour d’août, le ciel est tellement bleu que les quatre lettres en néon du TATI disparaissent presque dedans.

Aujourd’hui, rien n’anime l’immense étendue qui surplombe la ville. Pas d’interstice entre deux nuages qui laisse entrevoir un ailleurs possible, ni d’oiseau qui s’envole vers une direction lointaine. Rien qu’un bleu opaque, figé comme un aplat de peinture, qui me ramène impitoyablement au sol.

A côté de moi, des flots de touristes lèchent leurs glaces en marchant sur les corps à demi nus des clochards étendus sur les trottoirs. Les voitures aux capots brûlants stagnent sur le boulevard encombré, laissant échapper fumée et bruits stridents, signes de leur impuissance.

Imitant une ambulance qu’on entend au loin, des enfants en rangées de deux foncent vers moi en zigzaguant et en hurlant : « Pim pon, pim pon ! ».

Paris l’été c’est la mort et même pire que la mort c’est l’enfer, un enfer brûlant où les gens abrutis par le manque d’air agonisent en riant.

Je voudrais pouvoir faire une brèche dans le drap tendu au-dessus de moi, mais je ne peux que courber la tête sous son poids.

La valise

Avec ma colocataire, on marche d’un pas pressé dans les couloirs du métro pour choper notre train. On rentre passer le week-end dans nos familles respectives. Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd'hui, elle est de très mauvaise humeur.

« Jamais les gens ils t’aident à porter ta valise dans les escaliers à Paris. » Elle dit ça en faisant traîner sa valise à roulettes un peu n’importe comment. Sa valise on dirait un train qui déraille, et elle, un conducteur de train fou.

« Les gens ils pensent qu’à une seule chose : avoir le prochain métro. C’est tout ce qui les intéresse, avoir le métro. Ils sont programmés pour ça, ma parole. « Métro, métro, métro ! » Elle répète en prenant une voix de robot. Super bien imitée, ç’en est flippant.

Elle reprend sa voix normale : « T’as remarqué, quand tu galères à monter les marches avec ta valise, ils font exprès de regarder droit devant eux, parce qu’ils veulent pas risquer de croiser ton regard désespéré. Surtout pas ! Là ils se sentiraient obligés de t’aider. Et ça, faut pas, parce ce que le seul truc qui compte, le seul truc qui les fait tenir debout, mettre un pied l’un devant l’autre, espérer… C’est de pouvoir monter dans le prochain métro! »

Elle s’interrompt quelques secondes, l’air de réfléchir, avant de reprendre :

« Forcément, tu te fais bousculer en plus, vu que t’es sur le passage. Et si t’as le malheur de protester, tu peux être sûre qu’on va mal te regarder. T’avais qu’à pas te trimballer avec une valise, aussi. Tu vois pas que ta valise, ça ralentis ? … Bande d’abrutis! »

J’ai rarement vu Pauline aussi remontée. J’essaye de tempérer : « Peut être que les gens n’osent pas demander, tout simplement... On n’est pas habitués à parler à des gens qu’on connaît pas... Ca se trouve même, les mecs ont peur qu’on les rembarre, genre : « Je peux me débrouiller toute seule, espèce de macho! » Moi souvent j’ose pas proposer ma place aux personnes âgées, parce que j’ai peur de les vexer! »

Elle prend un air exaspéré : « Mais arrête de te voiler la face ! Y’a que toi pour te poser ce genre de questions. Les gens, ils aident pas parce qu’ils sont égoïstes, c’est tout. Ils ne pensent qu’à eux et à leur petit monde. Leurs amis, leur famille. Les autres, ils s’en foutent! Hors de leur champ de vision, ils n’existent pas. En travers de leur chemin, ils leur marchent dessus. C’est comme ça, c’est tout ! »

Je m’apprête à faire une deuxième tentative, mais je sens que c’est pas trop la peine. En temps normal, Pauline c’est une fille très enjouée, un peu perchée même, mais il lui arrive de passer par des phases "réaliste-cynique" pas drôles de temps en temps.

Et dans ces moments là, ça ne sert pas à grand chose de parler, parce qu’elle finit toujours par avoir le dernier mot.

*

On marche en silence. Elle m’a bien saqué le moral.

J’essaye de réfléchir à ce qu’elle a dit. Je me dis que le métro, c’est pas forcément représentatif de toute l’humanité. Dans le métro les gens sont pressés, c’est comme ça. Faut reconnaître que c’est pas le genre d’endroit où on a envie de prendre son temps. Pas étonnant que dans des tunnels étroits dix mètres sous terre qui sentent la mort, on se sente comme obsédé par l’idée de sortir à l’air libre. D’ailleurs, ça m’est déjà arrivé à moi, de faire semblant d’ignorer quelqu’un qui galère avec une valise ou une poussette. Plusieurs fois, même.

Ce qui s’est passé ensuite est plutôt marrant. Alors qu’on allait monter un escalier, deux mecs, la trentaine, petites dreads, sweats et baggys, sont arrivés derrière nous, et ont demandé à ma coloc’, mot pour mot : « De l’aide, ma sœur ? »

Sans attendre de réponse, ils ont soulevé sa valise, et l’ont portée jusqu’en haut des marches.

J'ai envie de rire, mais je me retiens d’exprimer quoi que ce soit, je veux attendre un peu, histoire d'être sûre qu’ils ne voulaient pas simplement nous draguer. On descend l’escalier suivant et je les vois assis sur le quai d’en face, qui discutent tranquillement. Pas de regard dans notre direction. Pas d’air spécialement fiers. C’est comme si ils ne nous avaient jamais parlé. D’ailleurs pendant une fraction de seconde, je me demande si je n’ai pas rêvé.

Je bouscule l’épaule de Pauline. « Tu vois !!! » je dis en riant. Elle répond en regardant ses pieds : « Mais ça n’arrive jamais. C’est exceptionnel. Tu comprends pas ? Ca prouve rien. »

C’est vrai. Mais quand même, moi, ça m’a fait sacrément plaisir que ce truc là arrive à ce moment-là.

Dans la peau
de John Malkovich

On vient de regarder Dans la peau de John Malkovich. Ca doit être au moins la 10ème fois que je le vois.

J’ai jamais vraiment compris ce film.

C’est peut-être pour ça que je m’en lasse pas.

En même temps, je le vois toujours dans des circonstances bizarres. A travers des vapeurs de fumée de cannabis étendue par terre avec dix autres personnes aussi défoncées que moi, ou seule en plein milieu de la nuit après plusieurs heures à me retourner dans mon lit sans réussir à m’endormir.

Là, je suis avec Alexandra. On a fait la fête jusque tard hier. On s’est réveillées en fin d’après-midi avec la gueule de bois, et on a décidé de prendre un petit déjeuner tardif en regardant ce bon vieux Malkovich.

Après le générique de fin :

« C’est un peu n’importe quoi, ce film, non? »

« Ouais. Mais je l’aime bien. »

« Ouais. Moi aussi. »

Alors qu’on débarrasse notre vaisselle quelques minutes plus tard, Alex s’immobilise tout à coup: « C’est dingue, n’empêche, de se dire qu’on va rester coincés dans notre tête jusqu’à la fin de nos jours. » Elle rigole nerveusement. « C’est horrible, quand on y pense, de se dire qu’on ne verra jamais le monde qu’à travers les yeux d’une seule personne! Tu trouves pas?? »

Eh ! J’avais jamais pensé à ça.

Sa remarque me laisse sans voix.

Des fois je me demande si entre amis, on s’aide vraiment à calmer nos inquiétudes. Souvent, j’ai plutôt l’impression qu’on se les transmet comme des maladies.

*

Je ne sais pas si c’est parce que c’est là où on était au moment de cette conversation, mais depuis, je me représente ma boîte crânienne un peu comme ma petite cuisine. Comme une minuscule pièce au carrelage blanc qui pourrait éventuellement se déplacer, mais ne pourrait jamais donner à voir le monde extérieur qu’à travers les fenêtres et les portes ménagées dans ses murs.

Pauvre groupie!

Juste après mon arrivée à Paris, en fréquentant souvent les mêmes petites salles de concert, j’ai fini par rencontrer quelques filles sympas. Ces filles étaient comme moi de grosses fans de musique, mais aussi de vraies groupies. Pas les groupies de base qui portent le tee-shirt de leur groupe préféré et connaissent les paroles des chansons par cœur. Le niveau au-dessus : celles qui, dès qu’elles peuvent, voyagent pour suivre la tournée des groupes qu’elles aiment, et sont prêtes à attendre longtemps, parfois très longtemps après le concert que les mecs pointent le bout de leur mèche de rockstar. Et ce, qu’il neige ou qu’il vente. Littéralement.

Il m’est arrivé de rester avec elles après les concerts. Rétrospectivement, on ne peut pas dire que le jeu en valait la chandelle : si les types étaient beaux gosses en photo et corrects sur scène, de près, c’était pas des cadeaux. La peau ravagée par l’alcool et la dope, épuisés par la tournée, ne baragouinant que quelques mots de français, on aurait pu rêver meilleure compagnie. Mais l’aura de la musique et de la célébrité - et quelques verres d’alcool- suffisaient à les transformer en princes à nos yeux.

On savait qu’ils trompaient leur petites copines qui les attendaient à des milliers de kilomètres de là et qu’ils nous oublieraient aussitôt ; on tombait quand même dans leurs bras, ravies qu’on était d’échapper, même pour une nuit, au quotidien rasoir de la fac et à la médiocrité des garçons de notre âge.

Heureusement, tout ça est loin derrière moi. Maintenant, comme tout le monde à la fin des concerts, je fume quelques clopes avec mes potes, on discute un peu, et chacun rentre chez soi bien au chaud.

Il y a juste eu cette exception regrettable dernièrement…

*

Je l’ai même pas cherché. Juste un peu : on voulait danser, ils allaient à une soirée, on les a suivi. Il est le batteur du groupe qu’on vient de voir. Pour l’ancienne groupie que je suis, batteur, ce n’est pas le premier choix, mais c’est lui le plus beau. Quand serrée contre lui dans le taxi, je découvre son regard bleu clair, ses taches de rousseur et sa façon maniérée de parler, je tombe immédiatement sous le charme. Après l’avoir vu taper rageusement sur sa batterie pendant plus d’une heure un rock assez bourrin, le décalage me plaît bien.

Les trois vodka-pomme que j’ai avalé dans la soirée m’ont enlevé toute espèce de dignité, et je me mets à lui raconter que l’été dernier, j’ai découvert que la musique pouvait procurer non seulement un plaisir physique, mais un plaisir avec un point culminant, exactement comme le sexe.

En écoutant un solo de guitare qui montait crescendo en intensité dans un festival, sans que je ne puisse rien contrôler, les muscles de mes joues et de ma bouche s’étaient contractés en même temps puis relâchés, me laissant dans un état second pendant plusieurs minutes. Il ne s’agissait pas, comme je l’avais déjà vécu, d’une vague sensation de joie ou d’harmonie, mais réellement d’un plaisir qui monte, avec à son apogée, une sorte d’orgasme… facial.

Il me dit que ça n’a rien à voir avec un orgasme.

La musique c’est une chose, le sexe, une autre.

Ouhla, il a pas l’air très rigolo. Je reviens à un sujet plus terre à terre. On parle de son groupe. Il envisage ça comme un boulot sérieux. Il aurait pu faire autre chose, il se trouve simplement que des potes de potes avaient besoin d’un batteur, que lui faisait un peu de batterie, alors voilà. Vu que ça marche bien pour eux, il continue.

Bof.

*

On finit chez moi un peu plus tard dans la soirée.

Quand en pleine action, il me glisse à l’oreille qu’il a une petite amie, je fais semblant de ne pas avoir entendu. Il aurait pu attendre qu’on ait fini, merde.

*

Le lendemain matin, à peine réveillés, je lance le sujet « p’tite copine ». Je tâte le terrain, histoire de voir si on peut se revoir, car, même pas bavard, pas drôle, pas un bon coup, je l’aime bien.

C’est là qu’il se lance dans le monologue du siècle. Il trompe sa copine régulièrement, et n’y voit pas d’inconvénient. Dans le monde d’aujourd’hui, il est illusoire de croire que l’on peut rester fidèle toute sa vie. Mieux vaut être pragmatique et s’accorder quelques incartades quand on en a envie, plutôt que d’être frustré et de causer la lente agonie de son couple. J’approuve plusieurs fois d’un hochement de tête, car au fond, je suis plutôt d’accord.

Pour écourter cette conversation tout de même assez désagréable, je dis bien fort : « Pas besoin de me convaincre, je suis d’accord avec toi tu sais! ».

Raté. Il repart de plus belle, et avec de grands gestes, me parle maintenant comme si j'étais son meilleur pote.

Il semble avoir complètement oublié qu’on est tous les deux tous nus dans un lit et qu’on vient de coucher ensemble : « De toute façon les nanas avec qui je couche en dehors de ma copine, je les revois jamais. Je considère ça juste comme de la baise, tu vois, rien que de la baise, de la pure baise ! »

En le quittant sur le pas de la porte, je murmure en regardant par terre: « bon ben vu qu’on se revoit pas, adieu alors… » J'espère quelques mots gentils, au moins une formule de politesse, pour se quitter dans les formes. Mais non. Il répond simplement « adieu » à mon adieu et s’en va sans se retourner. Je le regarde s’éloigner en sifflotant dans le couloir, avant de refermer la porte en silence.

Adossée contre le mur, je reste un quart d’heure à fixer la porte d’entrée. Mon regard tombe sur le miroir à côté. Aucune larme, aucun soupir, rien n’émane de moi. La glace me renvoie l’image d’un visage terne, sans expression.

Au bout d’un moment, je finis par me décider à entamer mes occupations dominicales. Vaisselle, douche, rangement, ménage.

C’est pas comme si c’était la première fois qu'un truc de ce genre m’arrivait.

Paris XVI

Après presque deux mois de recherche, je finis par trouver un petit appartement dans le 16e arrondissement, propriété familiale d’amis de mes parents, qui acceptent de me le louer à un prix raisonnable.

Je ne suis pas très en joie à l’idée d’emménager dans ce deux-pièces biscornu, au papier peint verdi et au mobilier qui grince, d’autant plus qu’il est situé au beau milieu d’un arrondissement que mes amis et moi même jugeons d’un commun accord « complètement mort ». Avant de visiter l’appartement, je ne m’étais rendue qu’une fois dans le 16e, par nécessité : c’est la recherche d’un livre qui m’y avait amenée, celui-ci n’existant qu’en un seul exemplaire à la bibliothèque du Trocadéro.

J’avais été stupéfaite de découvrir qu’à quelques kilomètres du Paris gris et bondé que je connaissais existait un quartier entier fait d’immeubles cossus, de rues désertes et de jardins publics bien entretenus. Est-ce la moyenne d’âge des passants que j’avais croisé alors, ou l’étrange calme qui y régnait, j’avais été saisie du même genre d’angoisse que celle ressentie quelques années plus tôt lors d’une visite à une vieille tante en maison de retraite.

Je m’étais promis de ne jamais y remettre les pieds.

Mais je n’ai pas le choix, alors j’essaye de me convaincre que l’endroit est idyllique. Une semaine de travaux pour arracher le papier peint, tout repeindre en blanc, et j’aurais un nouveau chez-moi.

Je m’auto-persuade tant et si bien que quelques jours avant l’emménagement, je suis impatiente d’y être. La Tour Eiffel à deux pas, les immeubles à la pierre dorée, les grandes avenues bordées d’arbres… Une belle petite vie qui m’attend là.

Après ma journée aux Beaux-Arts, je rentrerais le soir en traversant la majestueuse esplanade du Trocadéro. Rue Pétrarque, je franchirais la grille en fer forgée aux délicates dorures du numéro 4, avant de traverser la cour pavée illuminée et de monter les marches de l’escalier au tapis rouge rythmé par ses paliers aux vitraux Art Nouveau. Je glisserais la clé dans la serrure de mon nouvel appartement refait à neuf et m’effondrerais de fatigue dans mon lit, heureuse d’être enfin chez moi.

Hélas, mon rêve de vie parfaite s’évanouit dès les premiers jours dans le quartier.

Un midi je me balade avenue Kléber. Les trottoirs sont envahis d’hommes d’affaires en pause déjeuner. L’un d’eux me fait un croche pied parce que je ne l’ai pas laissé passer. J’arrive à me rattraper, mais je me demande : où ai-je atterri ? Quand je tiens la porte aux gens de mon immeuble, ils passent la tête haute, sans se retourner ni me dire merci. Ca me donne l’impression d’être une bonne au XIXe siècle.

Rapidement, tout a commencé à me filer des boutons.

Les grandes avenues vides. Les grosses voitures qui roulent à 100 à l’heure, peu soucieuses des piétons qui pourraient quand même, éventuellement, malgré la faible densité de population, se trouver sur leur passage. [Sans doute à cause d’une omission dans les textes de loi, le code de la route ne s’applique pas aux routes du seizième arrondissement. De toute façon, les flics sont bien trop occupés. Je les vois quasiment tous les jours place du Trocadéro, embarquer dans leurs fourgons des immigrés africains qui vendent des tours Eiffel à la sauvette.]

Les grilles et les caméras de vidéo surveillance partout. Passer devant les cafés et les magasins sans pouvoir entrer dans aucun. Même le Monoprix rue de Passy me semble intimidant, pire qu’un club branché, avec ses vendeurs vêtus en noir. (Alors que j’ai mes habitudes au Monoprix, c’est un peu mon Tiffany’s à moi, un havre de paix où « rien de mal ne peut vous arriver! »)

Les petites vieilles friquées qui ralentissent tout le monde au supermarché parce que la caissière a zappé le bon de réduction, les enfants racistes (« Tu veux faile le malché ? Bah c’est pas là, tu vois pas, t’es pas au bon endloit! », ont répondu une fois des enfants à un touriste indien qui demandait la direction des Halles), les tags « Hollande dégage », les affiches frontistes en parfait état.

Chez moi, malgré le coup de neuf, l’humidité traverse la peinture et commence à faire des tâches jaunes sur les murs. Des mites arrivent qui font des trous dans mes pulls. Les toilettes à Sani broyeur sont cassées, et les propriétaires n’ont pas d’argent pour les faire réparer. Moi non plus. Des odeurs nauséabondes envahissent tout l’appartement.

Une des rares fois où mes amis (qui habitent à l’autre bout de Paris) viennent chez moi, l’ascenseur tombe en panne. Ils restent coincés une heure dedans. Quand enfin sortis, ils me disent en blaguant « Ben on reviendra plus ! », même si je sais que c’est pour rire, je sens comme un coup de poing en pleine poitrine.

*

Et puis, un jour, une voiture a freiné un peu tard alors que je traversais la route sur le passage piéton.

Juste avant, sur le trottoir, je me souviens m’être fait une réflexion sur un pigeon, je sais plus quoi. Et tout à coup, je me suis retrouvée au beau milieu de la route, face à face avec une grosse voiture noire. Puis plus rien. Après, c’est une douleur au crâne qui me tenaille, la lumière qui revient petit à petit. La réalité qui revient petit à petit. Les visages au dessus de moi. La conductrice qui crie : « C’est la première fois que ça m’arrive, je vous jure ! »

Je viens de me faire renverser. Je passe la main derrière ma tête, il y a du sang collé.

Je panique. Les pompiers sont rassurants. A l’hôpital, une attente interminable, sept points de suture, un scan, pas de dommage collatéral.

Il fait nuit quand le taxi me ramène chez moi.

*

Quand un mois après, la copine de mon cousin quitte son appartement dans le 10e, je saute sur l’occasion. En un week-end, mes cartons sont faits.

Je sais que j’aurais dû être contente d’avoir cet appart’ au pied de la Tour Eiffel, plus grand que ce qu’a la moyenne des gens de mon âge, pas trop cher, pas très éloigné de mon école. Mais je sais pas... C’est comme si tout avait concouru à me faire partir.

MADAME

Il y a encore deux ou trois ans quand j’entrais dans les boutiques, on m’accueillait d’un « Bonjour Mademoiselle ! » enjoué.

Puis il y a eu une période un peu floue. Les vendeurs ne savaient plus trop comment m’approcher. Entre Mademoiselle et Madame, ils n’étaient pas sûrs, ils hésitaient. Parfois on me disait tu, parfois vous. Le même vendeur pouvait s’exclamer « Bonjour Mademoiselle ! » et dire l’instant d’après « Au revoir Madame ! ».

Mais depuis un an environ, c’est toujours « Bonjour Madame » que j’entends en entrant.

Moi, Madame ! Vous vous rendez compte ? A chaque fois il me faut quelques secondes pour m’en remettre.

Sur le moment j’ai envie de répondre comme si on m’avait insultée : « Mais allez vous faire ***** espèce de ******* !!! »

*

Il est tard. A la lueur de ma lampe de bureau, je m’observe dans la glace.

Je ne me vois pas comme d’habitude : je vois que j’ai vieilli. Il faut bien se résoudre à l’évidence. Et se faire à l’idée. Après tout, ça ne fait que commencer.

AU DISTRIBUTEUR AUToMATIQuE

Dans la rue, j’attends pour retirer de l’argent. Devant moi il y a une vieille dame toute courbée, avec un long manteau marron, et des petites chaussures marron. Le marron, c’est la couleur des vieux, allez savoir pourquoi.

La vieille dame galère avec la machine. Elle met trois plombes. Elle se retourne plusieurs fois vers moi. Je lui fais des petits sourires. Au bout d’un moment elle demande : « Vous pouvez m’aider Mademoiselle ? Je ne vois rien, je n’ai pas mes lunettes. »

Je m’approche et clique sur « retrait », comme elle me demande. Au moment du code, je tourne la tête pour regarder ailleurs. Elle veut que je tape son code pour elle. Pendant qu’elle me dicte les chiffres, je la réprimande gentiment : « Vous ne devriez pas donner votre code bancaire à des inconnus comme ça, Madame. Il y a des personnes mal intentionnées, on ne sait jamais sur qui vous pouvez tomber. Votre code doit rester confidentiel. D’ailleurs ils le disent sur l’écran : tapez votre code confidentiel à l’abri des regards indiscrets. Ben oui. Sinon à quoi ça sert qu’on vous donne un code ? »

Elle m’écoute en souriant. J’ai pas l’impression qu’elle percute vraiment. Ca se trouve elle est un peu sourde aussi, en plus de rien voir. Je finis par comprendre qu’en fait, elle n’en a pas grand chose à faire, de mes conseils, et qu’elle attend juste poliment que je termine mon baratin. Je lui donne son argent en lui souhaitant une bonne journée, et je sors mon portefeuille pour retirer des sous à mon tour.

Pendant ce temps, je la vois qui reste sur le côté, à regarder en l’air, à attendre je sais pas quoi. Quand j’ai fini je lui recommande d’aller au guichet, à l’intérieur de la banque, la prochaine fois.

Elle acquiesce de la tête et me propose de m’offrir un café pour me remercier. Je décline la proposition. Je dois aller en cours. Elle prend une mine déçue. Elle insiste : « Ca ne prendra pas longtemps, ça me fait plaisir, de vous inviter ». Je lui dis que non vraiment, c’est très gentil, mais c’est pas la peine. Je dis encore « Faites attention, la prochaine fois! », et je repars en marchant vite pour pas être en retard.

C’est seulement quelques rues plus loin que je comprends qu’en fait, elle tenait vraiment à ce que je prenne ce café avec elle. Pas tant que ça pour me remercier. Peut-être juste pour partager un petit moment avec quelqu’un.

Et soudain, je réalise que ce truc d’avoir oublié ses lunettes et de ne rien y voir, ça se trouve, c’était peut être même seulement un prétexte pour m’inviter à boire un café. J’hésite à faire demi-tour, mais je me dis que ça sert à rien. Elle doit plus être là, maintenant.

De la Campagne à la ville

Fin du week-end. Pas envie de rentrer.

Sur le quai pour retourner à Paris, j’ai la gorge serrée. J’ai failli pleurer en disant au revoir à ma mère quand elle m’a déposée à la gare tout à l’heure.

En face de moi, un couple de petits vieux attend le train dans l’autre sens. Le monsieur n’arrête pas de se lever pour regarder la pendule. Assis, debout, assis, il me fait penser à un crapaud, avec son manteau vert foncé.

Je repense à un truc que mon père m’a dit hier soir.

A propos des araignées.

Dans la maison de mes parents, ça arrive souvent qu’on voit des araignées. On a beau les chasser, elles reviennent toujours. C’est une vieille maison en pierre. Parfois on entend même des souris qui passent dans les murs.

A Paris, j’ai une chambre cent fois plus petite, mais au moins, y’a pas de ce genre de bestioles qui traînent. J’ai fait la remarque à mes parents au cours du repas : « Pouah, à la campagne, y’a trop de petites bêtes ! L’hiver, les araignées, l’été, les fourmis, les moustiques, les mouches ! A Paris, y’a pas tout ça. Rien que des humains ! »

En souriant, mon père m’a répondu: « Un endroit sans araignées, c’est jamais bon signe. Quand elles fuient, ça veut dire que c’est pas très habitable. »

Le danseur fou

Ca fait une bonne vingtaine de minutes qu’on stagne devant la boîte, à discuter en fumant.

Je ne connais personne, mais comme il n’y avait plus grand monde à l’intérieur ces deux dernières heures, on a déjà pratiquement tous eu l’occasion d’échanger quelques mots. A défaut de mots, des choses plus simples, comme une cigarette contre un bisou sur la joue, ou des lunettes contre une casquette. Eh oui, à 6 heures du matin, la piste de danse n’est pas loin de ressembler à une cour d’école primaire.

J’observe discrètement un garçon à qui j’ai parlé plus tôt dans la soirée. Il longe le trottoir en parlant aux uns et aux autres, les yeux plissés, ébloui par la lumière du jour.

Je lui en veux un peu à lui, parce qu’il m’a accosté tout à l’heure en me proposant de me payer un verre, a commandé deux vodka orange au bar, est parti chercher son argent au vestiaire… Et n’est jamais revenu. Je l’ai attendu un quart d’heure avant de régler moi même les deux consos et de me les enfiler cul sec.

Je crie : « Jonathan ! »

Il a l’air surpris que je connaisse son prénom. Il ne me reconnaît même pas.

Il m’avoue : trou de mémoire dû la MDMA.

Si il ne me l’avait pas dit, j’aurais pu le deviner. Sa mâchoire n’arrête pas de se déboîter. Il se confond en excuses, que j’accepte, car je vois bien qu’il est de bonne foi. On finit par parler de Berlin, d’où il revient juste. Je ne me lasse pas d’écouter les mérites de cette ville, et j’ai déjà prévu d’y habiter sans jamais y être allée.

*

A un moment, le mec qui m’a posé sa casquette sur la tête quand on dansait, Louis, vient nous demander si ça nous branche de poursuivre la soirée quelque part.

On regarde les DJs charger leur matos dans de le coffre des taxis qui stationnent en double file sur le boulevard. Ils montent à l’arrière, et les voitures disparaissent aussitôt dans la circulation du matin.

*

« Et si vous veniez tous chez moi ? » je demande, dans un sursaut d’enthousiasme.

Quand je précise l’emplacement de mon appartement -le 15e , arrondissement- , les exclamations fusent de toute part.

Refus général. C’est trop loin, personne ne veut prendre le métro.

La bouteille de vodka pleine dans le frigo ne suffit pas à les appâter.

Louis finit par convaincre des amis à lui, un couple, de faire l’after chez eux. Ils habitent quelques rues plus loin. On dit au revoir aux quelques personnes qui traînent encore là, et on se met en route. Un australien d’une vingtaine d’années avec des dreads blond platine décide de nous suivre. Il ne parle pas français, et n’a pas l’air d’avoir envie de discuter. Visiblement, il ne sait pas trop où aller.

*

Arrivés dans l’appartement, on s’installe par terre. Le couple s’éclipse dans la chambre et nous laisse avec des restes de bouffe et de bouteilles de vin de l’apéro de la veille. On met la musique pas trop fort.

Je me mets à rigoler toute seule en repensant à l’échec de ma proposition.

— Qu’est ce que t’as ?

— Non, rien, c’est votre tête quand j’ai dis que mon appart’ était dans le 15e.

Jonathan me demande abruptement : « Mais pourquoi t’habites là en fait ? T’es bretonne ? »

— Pardon ?

— Bah ouais, c’est les bretons qui habitent là bas. T’as jamais remarqué qu’il y a plein de crêperies ? C’est parce qu’il y a la gare de Vaugirard, où les trains partent vers la Bretagne.

Je le regarde en fronçant les sourcils. J’essaye de me concentrer sur ce qu’il me dit.

Il reprend : « J’en ai déduis que t’étais bretonne, parce que si t’es pas bretonne, y’a aucun intérêt d’habiter là ! »

Interloquée, je lui réponds que je n’ai pas la moindre origine bretonne, et que je n’étais même pas au courant de toute cette histoire de trains et de crêperies. Je lui explique que c’est simplement que l’occasion s’est présentée. Le quartier est un peu mort, c’est sûr, mais en colocation, ça va, on survit.

Louis, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, lâche tout à coup :

« Moi, j’ai jamais passé la rive gauche. Je viens d’Alsace, et mes potes là-bas, ils m’ont prévenu: « Surtout, ne va jamais du côté gauche de la Seine » ils m’ont dit. Quand on est jeune, de toute façon y’a pas besoin : tout est rive droite. Les salles de concert, les clubs, les bars, les magasins: TOUT !!! »

Je me dis qu’il fait exprès d’exagérer, pour se moquer de moi.

— Mais t’y es bien allé une ou deux fois quand même?

Il me répond, catégorique : « Ca fait un peu plus d’un an que je suis à Paris, et je te dis, j’ai jamais mis les pieds rive gauche. »

Je regarde Jonathan, qui ne bronche pas.

Louis ne tarde pas à rompre le silence pour me lancer d’un air de défi : « Cite moi une bonne raison d’y aller ! »

Je soupire bruyamment. Il commence à m’énerver.

« Y’en a plein ! » je dis en haussant les épaules. J’ai parlé un peu vite. Sur le moment, impossible de trouver un seul truc sympa à faire rive gauche.

C’est que je n’avais jamais vu les choses de cette manière. Quand je vais quelque part, je ne me demande pas si c’est du côté droit, ou gauche, de la Seine. Mais en y réfléchissant, je me rends compte que tous les endroits que j’aime bien à Paris sont rive droite, effectivement.

Je jette un œil à l’australien. Il m’inquiète un peu. Il a l’air mal en point, il n’arrête pas de se resservir du vin.

Il ne doit rien capter à la conversation le pauvre.

Après avoir réfléchi une minute, je finis par répondre « Bah, y’a mon école qui est à St Germain des Prés, mais sinon y’a les librairies et les disquaires d’occasion, et aussi les cinémas du quartier latin, qui passent des films d’auteur. »

Il réfléchit deux secondes avant de déclarer, sûr de lui : « Ouais, mais y’a ça aussi rive droite. »

— ...

Je ne sais plus quoi répondre.

Finalement, j’essaye de lui faire comprendre que ce n’est pas la même chose, qu’il y a une ambiance particulière dans le quartier de la Sorbonne, une atmosphère. Que c’est très agréable de s’y promener, d’y flâner, par exemple le samedi au soleil.

Mais tout en parlant, je me rends compte que mon discours sonne faux.

On dirait que je décris non pas le quartier tel que je le connais, mais l’image que j’en ai d’après les films de la Nouvelle Vague.

Alors que je suis en train de parler, le boulevard St Michel m’apparaît comme il est aujourd’hui, comme je l’ai vu encore hier, rempli d’une horde de monde impressionnante, affolante, et tandis que je continue de vanter le charme du quartier je sens mes joues rougir en pensant que je ne suis vraiment qu’une sale menteuse, parce ce que ce boulevard et les petites rues qui lui sont accolées, ça doit bien être le pire endroit de Paris où aller un samedi.

Bon. Ce débat me gonfle.

Je me ressers une rasade de vin et m’enquiers de la santé de l’australien.

— Are you okay?

Il me répond en bégayant à moitié qu’il a pris des pilules d’ecstasy et qu’il se sent vraiment très, très mal.

Louis se lève, et lui dit avec un accent français à couper au couteau qu’on va s’occuper de lui, que ça va aller. Il faut juste qu’il se repose et qu’il boive de l’eau. «To drink water!», «To sleep!» il dit en faisant de grands gestes avec les mains.

Il va dans la cuisine et ramène deux grandes bouteilles d’eau. Il lui en met une dans les mains, et pose l’autre à ses pieds.

Il est marrant quand même Louis, avec ses bras tout maigres, sa cigarette toujours allumée dans la main, et son sourire quasi permanent sur la tronche. Sans oublier sa voix surexcitée, qui monte et qui descend tout le temps.

Il gesticule en disant : « GOOOD ! » « NOT GOOD ! » En montrant le vin et en secouant la tête il répète « NOT GOOD! STOP IT! STOP IT ! » Il hésite puis finit par prendre la bouteille de vin, qu’il dépose près de Jonathan et moi, en se retournant pour surveiller l’autre.

Avec Jonathan, on est morts de rire en le regardant faire.

Louis déclare en levant les yeux au ciel « Ca se voit qu’il est pas habitué à prendre des trucs, ce mec. »

Il dit ça avec un ton d’expert. Je lui demande si lui, il prend beaucoup de drogues.

— Ouais, plein ! Tous les week ends, je m’en mets plein la tronche, je prends de tout, coke, ecstas, MD, LSD, tout ce que tu veux ! La j’ai picolé et pris de la C, mais je tiens sur mes pieds, tu vois, parce que je sais me gérer ! Et comme ça le lundi, pas de souci ! J’arrive au travail, frais comme un gardon !

— Ah ouais ? Tu fais quoi comme boulot ?

— Je bosse pour le développement commercial d’une entreprise à la Défense.

Je déteste les jeux de mots, mais quand je suis bourrée ou fatiguée, je ne peux pas me retenir, ça sort tout seul : « Donc si je comprends bien, ta semaine c’est Défense, et ton week-end, défonce ? »

Louis se marre. « Ouais, c’est ça ! »

Je lui demande si ça lui plaît, son boulot.

— Ouais, carrément, je kiffe ! J’ai des responsabilités, c’est cool. Et je pense encore monter en grade bientôt !

Il doit croire à mon air dubitatif que je doute qu’il puisse occuper un poste important. Il ajoute:

« Tu me verrais en semaine, tu me reconnaîtrais pas, j’te jure! J’ai un costume et une petite mallette Vuitton, je suis ni-ckel ! Pas le même mec ! Deux mecs coooomplètement différents! »

Il dit ça très fièrement, comme si c’était censé nous épater. Je ne me sens pas assez en forme pour lui expliquer qu’il n’y a pas de quoi se réjouir d’avoir deux personnalités radicalement différentes en fonction des jours du calendrier, et qu’en plus, il va sans doute crever bientôt si il continue à ce rythme là.

Du coup, en feignant l’enthousiasme, je marmonne juste : « Mmmmmh, super ! »

Tout à coup, je me sens super fatiguée.

Je n’ai qu’une envie, c’est de rentrer chez moi, et de me foutre au lit.

On se dit qu’on se recroisera sans doute le week-end d’après, car on a prévu d’aller à la même soirée tous les trois. Je pars en refermant doucement la porte, pour ne pas réveiller l’australien, qui a fini par s’endormir comme un bébé.

En dévalant les escaliers je me dis que c’est curieux, parce que ce genre de mec, Louis, c’est tout ce que je déteste sur le papier, et pourtant, en vrai, je peux pas m’empêcher de le trouver sympa.

Pas super sympa, mais beaucoup plus sympa que plein de gens de mon école, par exemple.

MAL
AU COU

On m’a changé de poste pour quelques jours, le temps d’un remplacement. Je suis contente de changer un peu d’environnement. En 4 ans, c’est la première fois que je travaille dans la partie « cachée » du musée - celle où le public qui vient voir les tableaux ne va jamais.

Je suis affectée à l’entrée du personnel avec Caro, du service sécurité. On est assises toutes les deux derrière une paroi de verre. Elle appuie sur un bouton pour ouvrir les portes du sas sécurisé après avoir vérifié l’identité des arrivants, et moi, en tant qu'hôtesse d’accueil, je réponds au téléphone et accompagne les personnes qui travaillent là ponctuellement où elles doivent se rendre.

On a du temps pour discuter. Un jour, Caro me confie avoir souvent mal en haut du dos, au niveau de la nuque. Surtout la nuit. Elle m’explique que c’est à force d’avoir la tête levée tout le temps pour regarder les écrans de vidéo surveillance au dessus de notre bureau. Je lui demande si elle a déjà parlé de ce problème à son supérieur hiérarchique, car c’est de son ressort à lui. Il y a sûrement moyen d’aménager l’espace autrement.

Elle me dit en haussant les épaules que non, ça sert à rien.

J’insiste, en lui faisant remarquer que si elle ne demande rien, elle ne pourra jamais rien obtenir. Je lui dis que ce n’est pas normal d’avoir des torticolis à cause de son travail. Je me mets à réfléchir à un moyen de formuler la demande. Une lettre signée par les agents de sécurité qui travaillent à ce poste, peut-être. Il faut voir si ils ont le même problème. Je me dis que je pourrais même l’écrire cette lettre, si on ne sait pas que ça vient de moi. Il faudrait aussi que Caro parle de son problème à un médecin. C’est même sans doute la première chose à faire.

A ce moment là, son chef passe devant nous. A ma plus grande stupéfaction, elle l’interpelle : « Hé, m’sieur ! La fille de l’accueil elle dit qu’il faudrait faire quelque chose, pour mon mal au cou ! »

Il lui répond en me fusillant du regard : « On en a déjà parlé Caroline. Je vous ai dit non. »

Au ton qu’il prend, c’est évident que ça sert à rien d’insister.

Mais Caro me regarde avec un petit sourire, l’air de dire, « Vas y ! Dis lui, maintenant, ce que tu m’as dis tout à l’heure ! »

Je reste muette.

Les joues me brûlent. Je baisse la tête.

Quand le chef de la sécurité s’éloigne, j’explose : « Mais ça va pas la tête ?? Fallait pas lui dire ça comme ça! Maintenant ça va se retourner contre nous. Ca se trouve, je vais me faire virer! »

Elle fait la moue. « Bah j’sais pas, tout à l’heure, t’avais dit… »

C’est vrai. J’avais dit. J’aurais jamais dû lui laisser entendre que son chef lancerait une opération de travaux sitôt qu’il saurait pour ses problèmes de dos. C’est ma faute aussi. Mon : « Si tu ne demandes rien, tu ne pourras jamais rien obtenir! » résonne maintenant à mes oreilles d’une façon particulièrement stupide.

Quand je prends le couloir un peu plus tard pour rejoindre le vestiaire où je dois déposer mon uniforme et récupérer mes affaires, j’aperçois les responsables réunis à la machine à café. Je n’ai pas d’autre choix que de passer devant eux.

Il y a notamment ma responsable à moi – la responsable des publics, le responsable de la sécurité, la responsable des mécénats et le responsable des responsables – l’administrateur du musée. Quand je passe devant eux, ils me suivent du regard. Visiblement, ils ont été mis au courant de ce qui s’est passé.

Visiblement, ça leur a pas plu.

Enfermée dans le vestiaire, je me déshabille fébrilement. Mêlées à la peur, mêlées à la colère, mes pensées fusent comme des pétards un soir de 14 juillet.

Plein de choses qui me semblaient obscures jusque là m’apparaissent tout à coup évidentes.

Pourquoi la loi interdit que les délégués syndicaux se fassent virer. Sinon, à coup sûr, ça serait les premiers à gicler. Pourquoi les musées font appel à des sociétés différentes pour l’accueil, la sécurité, le ménage, pourquoi tout est toujours aussi compartimenté, pourquoi on a jamais de réfectoire ni de salle de pause en commun.

Pratique, que les gens se mélangent pas. Parce-que si les employés travaillaient sous la même enseigne, ils se sentiraient unis.

Ils parleraient davantage entre eux, et risqueraient de se mettre d’accord pour réclamer des droits communs.

*

Je n’ai pas été virée, ni même sermonnée.

Mais je n’oublierais jamais les regards qu’on m’a lancé ce jour là.

DOUBLE ALBUM

Ma mère a ramené un vieux CD brisé sur le devant à la maison.

C’est la musique de la comédie musicale Fame. Elle l’a trouvé par terre à son boulot, et a pensé à moi parce qu’elle sait qu’en ce moment, en cours de chant, je travaille une des chansons du film.

A l’intérieur, surprise. Sous le disque Fame, il y en a un autre : «Huge Hits 2000».

J’ai plutôt envie d’écouter celui là.

Je le glisse dans ma vieille chaîne Hi Fi.

Je reconnais les tubes qui passaient à la radio quand j’étais gamine.

Je m’attendais à trouver tout nul, mais étrangement, la plupart des chansons me semblent pas si mal, voire carrément géniales. Par exemple Breathless, des Corrs, une petite merveille, sucrée et entraînante au possible ! Comment résister à ce « Go on, go on! » ? It Feels so Good, de Sonique. Je m’en souvenais plus, de celle là. La voix grave de la chanteuse qui monte et descend sur les refrains me soulève le ventre.

La reprise de Take on me version dance par « A1 ». Ca non plus, m’en souvenais pas. Kitsch, mais diablement efficace. Et Craig David, Seven Days ! Waouh. Ca me rappelle les tee-shirts au dessus du nombril, les premiers roulages de pelle et les petits mots passés en classe tout ça.

Puisque c’est le moment nostalgie, je m’assois par terre, au pied de ma bibliothèque. Collée contre les enceintes, je sors les albums photo rangés dans un compartiment à côté des livres. Je feuillète les pages.

J’avais l’air tellement joyeuse, petite.

Qu’est ce qui a pu se passer pour que j’en arrive là ?

27 ans, pleine de névroses et d’angoisses.

Est ce que tout ça était déjà inscrit en moi, vingt ans plus tôt ? Ou est ce que ça s’est accumulé au fil des ans, jusqu’à former un nœud inextricable ?

Avec les photos et la musique, je me serais dit que j’allais pleurer. Je voulais pleurer.

Mais je me sens pas vraiment triste, et pas si nostalgique que ça.

Je regrette pas mon enfance.

Je suis contente d’avoir grandi.

Je galère la plupart du temps ; je n’ai aucune réponse aux questions que je me pose, qui ne font toujours que m’amener vers de nouvelles questions, et me donnent parfois l’impression de me noyer dans un grand espace vide.

Mais au moins, je me dis que mes questions sont un peu plus intéressantes que celles que je me posais quand j’étais gamine.

Quand je pense que notre préoccupation principale, à mes copines et moi, c’était de réussir à boire avec les trous de nez et à faire pipi par les yeux!

Apprentie journaliste

Aux Beaux-Arts, en quatrième année, si on ne fait pas d’échange, on fait un stage pour valider ses crédits. Après plusieurs mois de recherche, je trouve une opportunité au sein d’un journal culturel.

J’ai envie de vérifier si le journalisme ne me conviendrait pas mieux que l’art. Je me pose la question, parce que je passe plus de temps à voir des films, aller à des expos, lire des livres, qu’à créer moi même. La création m’angoisse. On a beau me dire que mon travail est bien, c’est comme si au fond de moi, je savais qu’en vrai, c’était pas si terrible que ça. A l’école je vois bien qu’il y a plein de gens mille fois plus doués que moi, qui méritent qu’on parle d’eux, parce qu’ils font des trucs vraiment dingues. Et puis, artiste, c’est un métier sans salaire.

Et plus je me rapproche de la fin de ma scolarité, moins j’assume l’idée.

Le premier jour à la rédaction du journal, quand les autres stagiaires me demandent quelles études j’ai fait et que je leur réponds Beaux-Arts de Paris, ils disent : « Ah… » et me demandent d’un air méfiant ce que je fais là, alors. Moi qui avais lu sur internet que dans le journalisme, les profils étaient variés. Ici, tout le monde ou presque a fait Sciences Po.

Y’a un malaise évident. Je me dis que les autres doivent penser que je les court-circuite. Que j’ai fait la fête et des petits dessins sur des carnets pendant 4 ans, pour arriver au même endroit qu’eux, qui ont fait une prépa et des études chiantes.

Quand au milieu de la semaine, on déjeune tous dans un parc, et que l’une des stagiaires me demande une nouvelle fois pourquoi je suis là, alors que je lui ai déjà expliqué, que j’ai toujours beaucoup lu la presse, que je suis super curieuse de voir comment ça se passe dans une rédaction, je me dis que c’est l’occasion de les rassurer sur le fait que je n’ai pas l’intention de prendre leur place. J’ai compris que certains d’entre eux comptaient sur le stage pour se faire recruter. Je leur dis donc que moi, à priori, ma première passion c’est l’art, mais que je cherche à savoir si je pourrais écrire des articles peut-être, un jour, plus tard, parce que ça me permettrait de gagner ma vie, contrairement à l’art. Dans l’idéal je travaillerais pour un journal, et je continuerais à créer à côté. En fait, ça serait plutôt un boulot alimentaire.

J’aurais mieux fait de me taire. Ce que je viens de dire n’est pas bien passé DU TOUT.

Le problème avec moi c’est que je parle, je parle, et que je finis toujours par perdre de vue ce que je voulais dire au début.

La fille qui m’a posée la question déclare tout à coup, énervée : « Ecoute je préfère être franche et te le dire maintenant, parce qu’après, on va en parler entre nous, et ça va se retourner contre toi. C’est dingue que tu dises devant nous, comme ça, sans aucune gêne, que tu considères le journalisme comme un boulot alimentaire ! Nous, c’est notre passion depuis qu’on a 8 ans. On considère ça comme le plus beau métier du monde. On a fait plein de sacrifices pour en arriver là. C’est un métier hyper difficile, t’as pas l’air de te rendre compte! »

Une autre fille renchérit : « Moi c’est le 7e stage que je fais, le 1er qui est payé, ça fait trois ans que j’ai pas pris de vacances, et toi, tu nous dis que t’envisages notre métier comme un vulgaire boulot alimentaire? Comprends que ça nous énerve !!! »

Le soir, je rentre chez moi. C’est l’été. Je décide de remonter ma rue à pieds. La coupe du monde de foot bat son plein. Les gens sont massés dans les bars pour regarder un match. A un moment, il doit y avoir un but de la France, tout le monde se lève en hurlant de joie. Les directs sont reçus avec quelques dixièmes de secondes de décalage selon les bars, si bien que les applaudissements et les bravos me parviennent échelonnés, au fur et à mesure que j’avance. Comme si on m’acclamait sur mon passage.

Je ne me suis jamais sentie aussi piteuse.

*

Un mois après, un vendredi soir, je décide de rendre une petite visite improvisée aux Beaux-Arts, juste comme ça. Je n’ai pas tant d’amis que ça là bas. Avec les élèves de mon atelier on s’entend bien, mais on ne se voit pas nécessairement en dehors de l’école. Quand j’arrive, je tombe sur des filles de mon atelier justement, en train de fumer au soleil. Ca me fait plaisir, elles m’accueillent en hurlant : « Heeeeey !!! Ca fait longteeeeeeemps !!!! Qu’est ce que tu branles??? » Je leur explique que je suis en stage dans un journal. Elles me disent que je tombe bien, il y a une soirée prévue sur le Pont des Arts un peu plus tard.

Pendant qu’on discute, je regarde autour de moi, et je réalise à quel point mon école m’a manqué. Je sens que je suis comme tous ces gens que je suis si heureuse de retrouver.

C’est pas vraiment mes amis, c’est vrai...

Mais c’est comme une famille.

DANS LE
BUS 95

Place de Clichy, dans le bus pour aller aux Beaux-Arts.

Ca fait 10 minutes qu’on est coincés là. Je suis montée à la station d’avant, en bas de chez moi. Si j’avais su, j’aurais commencé le chemin à pieds. C’est frustrant d’être dans un bus qui n’avance pas. Assis en hauteur, on est forcés de voir le monde dehors comme un spectacle.

On finit par se dégager des bouchons.

Après, on file tout droit.

Une épaule appuyée contre la fenêtre, je regarde défiler le Paris des beaux quartiers. Le décor a complètement changé. En quelques minutes, les magasins chics, les touristes et les cadres en costards ont remplacé les travailleurs pauvres du 18e arrondissement.

L’Opéra de Paris. Lancel. Bientôt le Louvre, et les Beaux-Arts.

On est arrêtés à un feu rouge. Sur le trottoir, une meute de pigeons picore des restes de KFC. Je ricane intérieurement. Quels oiseaux stupides. Ils se repaissent de leurs congénères à plumes et ne s'en rendent même pas compte.

Au niveau de la Comédie française, mon regard tombe sur les mains d’une femme en manteau de fourrure qui s’apprête à descendre devant moi. Ses ongles grossièrement vernis me dégoûtent. Ils sont recouverts d’une épaisse pâte blanchâtre, apprêt maladroit d’autant plus ridicule sur ses gros doigts boudinés.

Est-ce le chinois bon marché que j’ai avalé en vitesse tout à l’heure ? Tout à coup, je me sens prise de nausée. Je me précipite dehors à l’arrêt d’après.

Ca va mieux un moment, mais après quelques mètres, ça me reprend violemment. Je recrache mon repas sur un parterre fleuri, pliée en deux devant le musée du Louvre.

Personne ne semble avoir remarqué. Pas fière tout de même, je fais quelques mètres avant de m’assoir sur un muret plus loin, à côté des vendeurs de souvenirs.

Après plusieurs propositions pour me vendre des bibelots à 1 euro, je me résigne à reprendre mon chemin en direction de l’école.

Pourquoi ce malaise ? Ce sentiment d’écœurement face au luxe parisien ? Je réfléchis à ce qui vient de m’arriver et je ne me trouve aucune logique. Hier, j’avais eu les larmes aux yeux en regardant un défilé Kenzo à la télé, bouleversée par la beauté des grandes robes tournoyantes.

TOI

Quand près de moi par hasard j’entends quelqu’un demander à quelqu’un d’autre : « comment ça va ? » et ce quelqu’un d’autre qui répond d’un air enjoué «ça va super!», je suis pétrifiée l’espace d’un instant. Je n’arrive pas à croire qu’on puisse s’exclamer « ça va super! » d’une façon si détachée, si sereine. Peut-être qu’il s’agit seulement de respecter les conventions, d’être courtois ? Tout le monde sait qu’il faut prétendre aller bien quand on vous le demande. Mais devant le sourire épanoui, l’allure décontractée, je dois me résoudre : cette personne va formidablement bien, et moi, qui n’en reviens pas, de cette chose si simple… Je ne vais pas bien.

Que le bonheur me semble loin.

Je ne me suis jamais remise de toi.

La vie t’a amené à moi et repris aussitôt, comme un cadeau qu’on offre à un enfant et qu’on lui arrache des mains avant qu’il ait pu l’ouvrir.

« Ah nan, c’était pas pour toi, en fait. »

*

Je me l’interdis la plupart du temps, car le simple fait de penser à toi, de dire ton nom, à toi, me bouleverse. Mais parfois, comme ce soir, je me rappelle les moments passés ensemble. Allongée sur mon lit, je laisse les images de nous affluer petit à petit, jusqu'à envahir le plafond et les murs blancs de ma chambre. Je sais ce que va me coûter ce laisser-aller, cette entorse au règlement que je me suis fixé. Une semaine de temps maussade, ponctuée d’envies de mourir comme des coups de tonnerre. Mais peu importe. Ce soir, je me plonge avec délice dans le bain brûlant du souvenir.

Avec toi je m’endormais chaque soir le sourire aux lèvres. Les douches à deux, la musique non-stop. Le grand appartement au septième étage, comme le septième ciel. Je montais les marches deux par deux, trois par trois pour venir te voir. Les blagues sur le balcon les soirs d’été, les fous rires à pleurer. Tu me préparais à manger dans la cuisine et je t’attendais comme une reine, étendue sur le canapé, à fumer des cigarettes en regardant d’un œil les dessins animés qui défilaient sur la télé toujours allumée. Chaque plat avait une saveur incroyable. Tu cuisinais avec des épices, c’était nouveau pour moi. Tu ajoutais un je ne sais quoi de magique qui rendait tous les plats délicieux. Les guitares et tes dictionnaires de rimes ouverts par terre et tous tes brouillons, fragments de romans, bouts de chansons, éparpillés sur la moquette comme des feuilles mortes en automne. S’échanger des ronds de fumée, assis en tailleur, face à face, sans parler, aucun autre bruit que nos bouches qui inspirent et qui expirent, la pièce remplie de fumée comme de nuages, l'impression de temps suspendu, d’éternité.

Une fois, j’ai pris ta tête couverte de larmes dans mes mains. A genoux, blotti contre moi, tu pleurais sans savoir pourquoi. Je ne savais pas quoi dire pour te consoler, tellement démunie face à ça, toi que j’imaginais au dessus de tout. Tu étais le seul à pouvoir calmer mes inquiétudes, à pouvoir rendre drôle la pire des situations de mes petits jobs merdiques avec seulement quelques mots, parfaitement choisis, dits parfaitement au bon moment, comme une caresse ferme sur un cheval énervé. Tu avais le torse musclé à force des exercices quotidiens que tu t’appliquais à faire sur la barre de traction installée dans l’encadrure de la porte de la cuisine. Tu me portais dans tes bras dans le long couloir étroit pour passer d’une pièce à l’autre et tu me protégeais d’un bras bien serré autour de la taille des regards mauvais dans la rue, moi qui venais en minijupe sans crainte dans ton quartier mal famé.

On passait les week-ends ivres, à refaire le monde et à faire l’amour.

Avec le recul, j’ai compris que ce n’était pas seulement l’amour, mais aussi l’alcool et l’herbe qu’on fumait qui m’ont fait vivre ces moments exaltés. A côté de toi, je m’endormais avec des visions de paradis, des hallucinations magiques. Le paradis était là, à portée de main, fait de poissons argentés qui nagent dans des fontaines d’eau pure et d’oiseaux multicolores.

Je te l’ai dit une fois, tu t’es moqué de moi.

*

Aujourd’hui, je me dis que si je n’avais pas atteint de tels sommets de joie, je ne serais pas tombée aussi bas. Je maudis le changement de plans qui a fait qu’on s’est rencontrés. Dire que quelques années plus tôt, quand tout allait bien, il m’avait fait croire à l’existence du destin.

J’essaye de retrouver confiance en la vie. Je fais semblant d’y croire, mais au fond, je sais bien que cette histoire a tout foutu en l’air.

Je t’aimais.

Tu es parti.

L’ordre du monde en a été bouleversé.

*

Après notre séparation, pendant des mois, je me suis réveillée la nuit en sanglots, apeurée. Lorsque dans mon sommeil mon bras te cherchait, par habitude, et que ma main se refermait sur les plis de l’oreiller car tu n’étais plus là, je me réveillais tout à coup et je me souvenais, soudain, je me souvenais que c’était fini.

Et alors j’hurlais, j’hurlais dans la nuit, sans pouvoir m’en empêcher, n’entendant pas les voisins qui tapent au mur, qui tapent pour que je me taise, j’hurlais, recroquevillée dans le lit.

Aujourd’hui encore je ne fais que ça, hurler. Sans toi que faire d’autre qu’hurler, hurler mon désespoir, mon inquiétude et ma solitude face à la nuit noire ?

Loin de
la Ville

Qu’on le veuille ou non, on intègre les images et les mots placardés au dessus de nous comme les aliments qu’on ingère et qui passent dans notre sang, ce sang qui irrigue tout l’organisme. Certains pourront dire que l’on mâche, que l’on digère. On voit une image, on peut faire preuve d’esprit critique. Non ce nouveau téléphone portable ne me rendra pas plus heureux, non il n’est pas plus beau que l’ancien.

Moi, j’essaye, mais je n’y arrive pas.

J’aime le bleu quand c’est la saison du bleu, et si demain la mode était de se nouer un sac plastique autour du crâne, je trouverais ça stupide au début, puis pas si laid, et puis plutôt pratique en fait, et puis… Je finirais sûrement par m’y mettre.

J’essaye, mais je n’y arrive pas.

Et quand je pense à ça je me sens disparaître. Je me sens me dissoudre, comme un petit comprimé dans un verre d’eau.

Je me scanne intérieurement. Je passe tout au crible, mes goûts, mes envies, mes rêves de futur. Je ne sais pas qui je suis. Peut-être que je n’existe pas.

Un squelette, de la peau par-dessus, des ongles, des cheveux, des dents.

C’est tout.

Dans les rues, des armées de corps comme le mien. Vides.

Des esprits malléables, mous comme du beurre. Autant de corps corvéables.

J’essaye, mais je n’y arrive pas.

*

Je ne sais pas si on peut y arriver.

A moins de partir.

Loin. Sur une île…

Mais quelques jours à peine loin de la ville et je sens déjà l’ennui.

Sur un rocher, j’observe le rose infini du ciel, j’écoute la mer qui frappe doucement la berge. La permanence des choses me fait me sentir comme une intruse. Habituée à être nourrie à la nouveauté, ici je me dessèche, je m’affame.

(Le lion nourri avec des morceaux de viande jetés à travers les barreaux d'une cage meurt s'il est libéré dans la savane,
incapable de chasser)

La beauté du soleil qui se reflète sur l’eau, des étoiles qui scintillent dans le ciel ?

Ca ne me suffit pas.

La curiosité m’agite. Je me demande sans cesse : qu’est-ce qu’il y a au-delà de cette mer ? Et qu’est-ce qu’il y a au-delà de ces nuages ? Je grimpe sur l’arbre le plus haut de l’île. Dans la nuit, sur le ciel tendu comme une toile de cinéma, je vois la foule qui chante et qui danse sur des airs que je ne connais pas. Le rythme est de plus en plus fort. De plus en plus rapide… Il m’appelle !

*

J’essaye, mais je n’y arrive pas.

Tu y arrives, toi ?

ICI/ LA-BAS

Ce soir, il y a une fête de rentrée à l’école. C’est ma première année aux Beaux-Arts. Je suis éblouie par les bâtiments grandioses, les sculptures, les cours pavées et l’ambiance de liberté qui règne ici.

Comparé à la fac, c’est le rêve.

Je me fais aborder par un mec en dernière année. On discute autour d’une bière. Il me demande si j’ai une idée de là où je voudrais partir pour mon échange de 4e année. Je réponds avec l’accent américain : « New York, darling! »

Aux Beaux-Arts, en 4e année, un semestre a lieu dans une école à l’étranger. J’attends ce moment avec impatience. J’ai toujours eu envie de vivre dans un pays anglophone. Pour pouvoir comprendre les films, et surtout, la musique que j’écoute. J’adore l’anglais. Quand j’étais ado, à une époque, je passais tous mes week-ends à traduire des chansons avec mon petit dictionnaire Oxford.

En me montrant de la tête les élèves qui servent au bar installé dans la cour, il me dit sur le ton de la confidence : « Dans ce cas, je te conseille de t’inscrire au BDE direct. New York et Londres, c’est les destinations les plus demandées. Faut se distinguer d’une certaine manière. Généralement c’est les élèves du BDE ou les délégués qui ont les places. Ou alors, faut que t’ai ton prof dans le jury. »

Moi qui trouvait l’anonymat de la fac déprimant, je ne vais pas tarder à me rendre compte que ma nouvelle école a aussi des inconvénients.

Quand arrive la troisième année où il faut passer l’oral pour avoir la bourse d’échange l’année d’après, je n’ai toujours pas mis les pieds au BDE de l’école. Pour deux raisons : mon boulot à temps partiel qui me prend déjà une quinzaine d’heures dans la semaine, et parce que les élèves qui en font partie ne me sont pas spécialement sympathiques. Et puis, je me dis qu’en présentant un dossier hyper sérieux, ça passera quand même.

Le jour de la commission d’attribution des bourses, je vois un prof membre du jury sortir de la salle des oraux pour faire la bise à son élève qui attend en même temps que moi dans le couloir. On demande la même école à New York toutes les deux. Il n’y a qu’une place.

Le jour des résultats, mon nom n’est pas dans la liste. Il y avait des chances pour que je n’aie rien, mais au fond de moi, j’espérais quand même. On est une vingtaine à ne pas avoir eu d’échange. En regardant attentivement les noms, je me rends compte que les élèves qui avaient un prof dans le jury, qui sont délégués ou membres du BDE ont tous obtenu la destination qu’ils voulaient.

Dans mon atelier, Fiona, une autre élève dans mon cas, est aussi dégoûtée que moi. Toutes les deux, on se met d’accord pour organiser quelque chose. On ne sait pas encore quoi.

Quand on parle de ça à l’atelier, les anciens nous disent « Ca s'est toujours fait comme ça, laissez tomber... »

Ca ne nous décourage pas. Au contraire, ça ne fait que nous renforcer dans notre idée.

Il faut aller voir les gens et discuter avec eux pour leur expliquer comment les choses se passent.

On a écrit une lettre adressée au directeur qu’on compte faire signer par le maximum de monde. Dedans, on demande un rendez-vous avec lui. On y précise qu’en plus des inégalités que ça crée, on trouve malsain que d’année en année l’administration file systématiquement leur échange aux représentants des élèves. Les délégués sont forcément moins efficaces s’ils savent qu’au moindre pas de côté, ils risquent de perdre ce qui leur est implicitement promis.

Avec Fiona on se partage les numéros et on va à la rencontre des élèves dans les ateliers.

C’est plus difficile que ce que je pensais.

La plupart n’ose pas remettre le truc en cause. Personne n’a envie de se faire remarquer.

On a de longues discussions pour des refus la plupart du temps.

Deux filles pensent que la lettre qu’on a rédigée vise trop personnellement le directeur. Petit à petit elles se désengagent du groupe qu’on a commencé à former et nous font comprendre qu’elles s’arrangeront pour partir par leurs propres moyens, sans l’aide de l’école.

Comme moi, Fiona est perturbée par tout ça. Je sais qu’elle comptait énormément sur le voyage pour s’éloigner de sa famille et de son quotidien, qu’elle voyait ça comme une étape nécessaire pour se construire en tant que jeune artiste.

Elle n’arrive plus à se concentrer sur sa peinture. Moi je laisse carrément tomber mes dessins. Ils ne m’intéressent plus. Mon seul objectif est de convaincre de nouvelles personnes de se rallier à nous chaque jour.

Une fois, je vais voir un élève que je ne connais pas dans son atelier. Je lui explique comment se sont déroulés les oraux. Favoritisme, etcetera.

Il continue de modeler sa sculpture, en ne m’écoutant qu’à moitié. Ca n’a pas l’air de l’intéresser. Je lui demande : « Mais t’as pas envie de comprendre ce qui s’est passé ? » Il soupire. « Pourquoi tu veux absolument comprendre ? Il y a eu une décision, c’est comme ça. Si tu dois partir aux Etats-Unis ou ailleurs, de toute façon, tu partiras. Ne perds pas ton temps comme ça. Continue de travailler, plutôt. »

C’est qui, ce bouddhiste à la con ? Je me mets à crier, hors de moi : « Comment tu peux dire un truc comme ça ? Comment, en tant qu’étudiant dans une école d’art, tu peux accepter les choses telles qu’elles sont, sans vouloir les comprendre? »

Contrairement à moi, il est très calme : « J’ai compris comment marche le monde, t’inquiète pas pour moi. Je signerais pas. Désolé… »

Le pire, c’est qu’il a l’air vraiment désolé. Je m’en vais en claquant la porte.

Pas de nouvelles du bureau du directeur, où on a déposé la lettre il y a plus d’un mois maintenant. Avec Fiona on y retourne plusieurs fois voir où ça en est. La secrétaire nous dit toujours pareil. Le directeur est très occupé. On nous transmettra la réponse en temps voulu.

Je n’arrive plus à dormir. Je passe mes nuits sur le web, à lire des articles sur la corruption dans le monde politique. La France est bien classée. La faute à notre côté latin, à ce qui paraît.

J’en viens à regretter la bureaucratie rigide de la fac. On était traités comme de la merde, mais au moins, c’était tout le monde pareil.

Un samedi soir, je mange au resto chinois avec mes meilleurs amis. Ils n’en peuvent plus de mon speech sur les échanges, que je ressasse comme un vieux disque rayé à chaque fois que je les vois. Alors que je suis en train d’en parler pour la énième fois, mon pote Guillaume m’interrompt.

« Mais sinon t’as vu dans le monde, qu’il se passe des trucs plus graves ? Y’a des paysans qui ont leurs terres spoliées par des multinationales, des millions de gens qui meurent de faim, des civils qui sont tués dans des guerres absurdes… Quitte à se battre, autant se battre pour quelque chose qui en vaille la peine, non ? »

Je lui réponds ce qu’on entend souvent. On peut très bien faire plusieurs choses à la fois, ce n’est pas contradictoire. On peut très bien s’engager dans des actions différentes et à différents niveaux. Il approuve. En même temps, quand je dis ça, je sais que c’est faux. Cette histoire m’épuise. Elle mobilise toutes mes forces. Je n’ai aucune envie de m’impliquer dans quoi que ce soit d’autre. Je me sens vidée de mon énergie.

Quelques semaines après, on finit par avoir des nouvelles du directeur. Une date de rendez-vous, enfin.

Le jour de l’entretien, je ramène avec moi des listes qui mettent en évidence les liens des élèves avec les membres du jury. Je me suis amusée à faire des statistiques avec un pote en sociologie.

Pour le directeur, les chiffres qu’on avance sont du hasard pur. De toute façon, les dossiers des élèves ont déjà été envoyés aux écoles à l’étranger, il ne peut plus rien y faire.

Il se met à nous parler des Etats Unis. Comme quoi le système est complètement inégalitaire là bas. Là bas, les jeunes qui n’ont pas d’argent ne peuvent pas faire d’études parce que ça coûte une fortune. Ou alors, ils doivent contracter des prêts qu’ils passent toute leur vie à rembourser.

Sous entendu : On est bien ingrats de demander des comptes. On devrait déjà être contents d’être là. Je relève le tour de passe-passe, mais je ne dis rien. J’ai déjà assez parlé.

Après ça, les choses ont changé. Comme quoi on était quand même pas complètement à côté de la plaque. Les profs qui étaient dans la commission ont été remplacés par d’autres, notamment notre prof, qui nous a soutenues, Fiona et moi, dans cette histoire. Depuis deux ans, quasiment tous les élèves ont les échanges qu’ils demandent.

Depuis deux ans, à chaque fois que j’entends un élève déclarer qu’il va à New York ou à Londres, je dois avouer que je ressens une pointe d’amertume. Je ne peux pas m’empêcher de penser : tout ce temps et cette énergie, toutes ces inimitiés, tout ça pour qu’un mec que je connais même pas parte sans effort, là où moi, je n’ai pas pu aller?

C’est ce qui m’a fait comprendre que je n’avais pas fait ça pour les autres avant tout, comme je le croyais à l’époque, mais pour moi, en premier lieu. Bon après, faut arrêter de penser que l’ego, c’est le diable. C’est pas si mal, d’avoir de l’ego.

LE SET de
la MoRT

On commençait à s’ennuyer ferme sur la piste de danse, à se creuser la tête pour trouver des mouvements adaptés à la cold wave que le DJ s'obstinait à passer. Danser sur Joy Division, c'est la mode du moment dans les clubs. Comme si le monde de la nuit en avait assez de sa réputation frivole et voulait se donner un peu de profondeur.

Heureusement, ce soir à la Machine les mixes alternent avec les concerts, et à l’étage du dessus va commencer celui du trio électro-punk The Death Set.

A la surprise générale, c'est sur ABC des Jackson 5 que le groupe fait son entrée en scène. Alors que l'on hésite encore entre battre le rythme du pied et faire une tronche d'enterrement, le chanteur, sourire narquois aux lèvres, signale à la régie de couper la musique d'un geste de la main.

Dans un fracas qui en fait sursauter plus d’un, le son du trio retentit. Batterie ultra-rapide, robotique, guitares et voix tour à tour stridentes et agressives, candides et harmonieuses. Sur un rythme effréné le chanteur braille des onomatopées jubilatoires et entonne des airs qui ressemblent à des mélodies enfantines passées en accéléré.

Le groupe enchaîne les titres de moins d’une minute sans nous laisser de répit. Des pogos secouent tout l’avant du public, et l’on s’y retrouve mêlé de gré ou de force. A côté de moi, même la sympathique mère de famille qui accompagnait son fiston se retrouve propulsée d’avant en arrière. Je la vois au loin qui semble crier quelque chose, mais alors que je tends l’oreille pour savoir si elle acclame le groupe ou si elle appelle à l’aide, un type me grimpe sur le dos et se jette au-dessus de la foule. J’ai beau lui hurler dessus («Héééé, mais demande la permission avant d’escalader les gens! »), il s’en fout, il plane.

Sur scène, les sauts spectaculaires du chanteur sont de véritables insultes à la pesanteur terrestre au vu de son ventre énorme, probablement rempli de litres de bière. Entre deux acrobaties, il trouve le moyen de se taillader l'avant-bras avec un petit bout de verre sorti subrepticement de sa poche. Derrière nous, deux rastas choqués par le geste protestent mollement : « Mais garde ton sang pour toi, mec ! »

*

Quand pour la dernière chanson, des volontaires sont invités à monter sur scène, un jeune à dreads s'empare du micro et entame un reggae. Il est évacué sans ménagement pour laisser la place au groupe qui se lance dans une reprise survoltée d’un morceau de Nirvana.

Avaler en une demi-heure et à haute dose mes excitants journaliers (nicotine, caféine et jus multivitaminé) tout en enfonçant mes dix doigts vernis dans les trous d’une multiprise sous tension m'aurait sans doute fait à peu près le même effet que ce concert.

Je n’ai pas dormi les trois nuits qui ont suivi.

ANXIETE
RATP

Dans le métro plein à craquer, j’ai de plus en plus chaud.

Je transpire, j’étouffe.

Je me reproche cent fois de suite d’avoir acheté ce satané pull avant de comprendre que ce n’est pas sa composition 100% acrylique qui cause mon état.

C’est une nouvelle crise qui arrive et qui s’apprête à me mettre KO.

Déjà, des milliers de points blancs apparaissent devant mes yeux. Une peur et une tristesse immenses venues de nulle part m’envahissent en quelques secondes.

Ma tête se met à tourner, mes jambes cèdent.

Quelqu’un se lève pour me laisser sa place, où je me dépêche de m’assoir en bredouillant un remerciement. Le visage livide et couvert de sueur, le cœur qui bat à tout rompre, je sors avec précipitation de mon sac un calmant que je gobe en renversant la moitié de mon eau en bouteille sur mes genoux. Je récupère les affaires qui sont à mes pieds en tâtonnant. Mon champ de vision s’est obscurci aussi soudainement qu’un ciel avant l’orage ; je ne vois plus rien, une épaisse brume noire recouvre tout.

Je me concentre de toutes mes forces pour me lever.

Sortir de là. Il faut sortir.

Le wagon est tellement rempli que les gens ont du mal à s’écarter pour me laisser passer. Heureusement, l’homme devant moi s’apprête à descendre, et je n’ai qu’à coller mes mains et ma tête contre son dos en me laissant tomber sur lui pour avancer.

Assise sur le quai, je reprends peu à peu mes esprits. La tête baissée, à travers mes cheveux qui pendent, je ne vois que les pieds des gens qui marchent d’un pas pressé pour aller travailler. De tous les côtés, mille pantalons noirs, mille paires de chaussures noires, qui vont, qui viennent, qui courent, qui claquent.

En relevant la tête, je réalise que la femme assise à côté de moi m’observe sans rien dire, sans doute depuis les dix minutes que je suis là.

Elle est d’origine indienne et porte un sari avec un petit rond dessiné entre les sourcils. Ses yeux noirs me scrutent fixement. Hormis le battement régulier de ses cils, elle est immobile. Malgré mes coups d’œil soupçonneux, elle reste mutique. Est-ce qu’elle n’ose pas engager la conversation ? Peut-être qu’elle ne parle pas français ?

Un peu gênée, je lui souris, histoire de lui faire comprendre que ça va mieux. Pas de réaction. Elle continue de me fixer de ses grands yeux noirs, qui à vrai dire, commencent à me faire flipper.

Je me relève et respire un grand coup. Je reprends ma route d'un pas mal assuré, en me disant que je suis sans doute loin d'être la plus dingue, dans le métro.

Merci pour tout

Il fait nuit. A l’exception de l’étage où on se trouve, l’appartement est plongé dans la pénombre.

Avec Camille on arrache les affaires de la penderie pour les balancer dans les grands sacs de courses que j’ai ramené avec moi. On a pas beaucoup de temps. Au moindre craquement de parquet, mon cœur fait des bonds. J’ai l’impression d’entendre le bruit de la clé dans la serrure. Je cours à la balustrade de la mezzanine toutes les deux secondes m’assurer que personne n’est arrivé en dessous.

« C’est bon, on peut y aller » chuchote Camille. Je lui dis qu’elle devrait laisser un mot, quand même. Elle veut pas. J’insiste. « Si tu pars comme une voleuse, ils risquent de pas te valider. Ca serait con, après tous ces efforts. »

Ca fait depuis trois mois que ma copine Camille travaille comme stagiaire sur un projet de film. Depuis le début ça se passe pas super bien, mais ça a surtout mal tourné quand elle s’est retrouvée en galère d’appart’. Les amis de sa famille à qui elle louait un studio pas cher ont voulu le récupérer pour leur fille du jour au lendemain. Après plusieurs visites, ne trouvant rien, Camille a accepté la proposition de ses employeurs, un couple de réalisateurs, de l’héberger jusqu’à la fin de son stage. Sur le coup ça semblait pas une mauvaise idée. Mais depuis qu’elle habite chez eux, la situation est devenue malsaine.

Elle travaille tout le temps. Si elle prend du retard sur ce qu’ils lui ont demandé la journée, elle doit continuer le soir. Eux aussi travaillent comme des forcenés, d’après ce que j’ai compris, mais ils font tout ce qui est intéressant, et lui laissent le sale boulot, évidemment.

Elle fait des trucs qui n’ont rien à voir avec ce qui était indiqué dans sa mission de stage. Elle était supposée aider à écrire le scénario, elle se retrouve à faire les comptes. Des lettres, de l’administratif, toute la journée, jusqu’au soir avant de se coucher.

*

Tout à l’heure, elle m’a appelée à bouts de nerfs, pour me demander de venir l’aider à récupérer ses affaires. Elle savait que ses patrons allaient s’absenter pour dîner chez des amis. Elle ne veut plus les revoir.

Une amie de sa mère qui habite Paris va l’héberger en urgence, le temps qu’elle trouve quelque chose.

*

Elle prend un post-it, un stylo, et écrit :

« J’ai trouvé une autre solution pour le logement. Merci pour tout. »

P·A·S
àl'AuBe

Il est pas loin de 6h du mat’ et le personnel de la boîte nous demande gentiment d’évacuer les lieux. Avec Manon on obtempère à contre-coeur. C’est toujours quand on commence à s’amuser qu’il faut partir.

Dehors, on tombe sur Vincent, le breton sous MD qui nous a fait des câlins quelques heures avant. Lui non plus n’a pas envie d’aller dormir. Comme son humeur sociable l’a amené à parler avec à peu près tout le monde dans la soirée, c’est lui qui se charge d’aller négocier un after avec les autres personnes qui stagnent par petits groupes devant la boîte. Quelques minutes plus tard il revient et nous annonce fier de lui : « On va chez le type à la casquette, là bas. »

*

On est une petite dizaine à marcher en direction du métro dans une ambiance sympathique. Ceux qui ne s’étaient pas encore parlé font connaissance. Je m’étonne qu’on ait décollé aussi vite. Généralement, il faut bien une heure pour convaincre les gens de bouger, et pour qu’ils bougent, effectivement. Je félicite Vincent pour son efficacité à motiver les troupes, un vrai moniteur de colonie de vacances.

Il m’explique qu’en fait c’est surtout parce que Jérémie, le mec chez qui on va, est dealer, et qu’il a promis à tout le monde de quoi se réjouir à peu de frais.

Ah. Je comprends mieux.

*

Dans le métro, je m’assois à côté de Jérémie. Il est grand et maigre avec de l’acné. Il doit avoir 20 ans à tout casser. Je lui demande : « Hé, c’est vrai que tu deales ?» Il aquiesce d’un signe de la tête avant de rajouter, l’air gêné : « Parle moins fort steuplè ». Je regarde autour de nous. A part notre petit groupe un peu dispersé, il n’y a que deux autres personnes dans le wagon. Je me dis que les gens qui vont au travail de si bon matin n'en ont rien à faire de nos histoires, et qu’il faudrait vraiment pas de chance pour qu’on tombe sur un flic en civil. Mais Jérémie n’a pas l’air de rigoler avec ça.

« En fait, t’as quel âge? » je lui demande en me penchant vers lui et en faisant attention à parler doucement. « 17 ans ». Je recule d’un bond : « ET TU GAGNES TA VIE EN VENDANT DE LA DROGUE ??????? »

J’ai dû parler un peu fort, tout le monde se retourne. Jérémie fais les grands yeux et articule sans émettre de son : « ta gueule! »

Je trouve ça pas très correct de me dire « ta gueule » alors qu’on se connaît à peine, mais à le voir jeter des regards inquiets sur les côtés toutes les deux secondes, je comprends qu’il est réellement effrayé. J’ai dû parler plus fort que ce que je pensais à cause de l’alcool. Je me tasse au fond de mon siège et m’interdis de prononcer un mot de plus jusqu’à la fin du trajet.

*

Quand on sort du métro, on se décide à aller acheter un peu d’alcool dans une épicerie. En ressortant de la boutique, je ne sais pas si c’est de le voir à la lumière du jour ou quoi, mais tout à coup, je prête attention à ses fringues.

« T’es gay ? » je dis en pointant du doigt son tee - shirt à col V super ouvert sur la poitrine. Il rigole. « Non, mais c’est les fringues de mon coloc, et lui, ouais, il est gay! » « T’es sûr que t’es pas gay alors? » Il se marre « Mais oui!... Enfin, non, je suis pas gay. J’avais juste rien de propre! »

Je n’ai pas l’intention de tenter quoi que ce soit avec lui, mais la perspective de savoir qu’un truc est possible rend les choses plus amusantes.

*

Il faut marcher un peu pour aller jusque chez lui. On a marché plus vite tous les deux, les autres traînent derrière. Je fais un clin d’oeil à Manon qui est en train de se faire baratiner par un mec plutôt beau gosse. C’est vraiment l’heure que je préfère pour déambuler dans Paris. Le soleil du matin éclaire les ruelles désertes. Parfois, on croise un quidam qui promène son chien, mais sinon, il n’y a que nous, et nos voix qui résonnent sur quelques mètres. Je me remets à questionner Jérémie sur ses activités.

Combien il gagne, depuis combien de temps il fait ça, et si c’est pour ça qu’il a arrêté le lycée, et est-ce que ça lui fait pas bizarre d’avoir autant de fric alors que les gamins de son âge n’ont que l’argent de poche de leurs parents.

Au début on discute bien. On fait des calculs pour avoir une idée de son salaire mensuel.

Apparemment, il n’avait jamais fait les comptes avant. Entre lui un peu défoncé et moi à moitié ivre, on n’est pas tellement efficaces. Surtout que le chiffre qu’on finit par trouver me semble tellement énorme que j’insiste pour qu’on recompte tout plusieurs fois.

Après ça, plus ça va, plus je sens que ça le gave, mes questions. Il me répond par des phrases de plus en plus courtes. Au bout d’un moment, il ne me répond même plus du tout. Il marche en regardant dans le vide, comme si j’étais pas là.

Tout à coup, en fixant mes pieds, il me demande en souriant : « Tu sais que c’est plus à la mode les converses ? » Je réponds sèchement: « Ca reviendra. » Il a dû comprendre à la façon dont j'ai répondu que je voulais pas développer le sujet. Il marmonne : « Ouais, mais c’est pas à la mode en ce moment... »

*

On est en bas de l’immeuble. Les autres arrivent petit à petit. Manon et son type sont lancés dans une conversation sur les pornos japonais et le fantasme de la femme asiatique soumise.

On monte l’escalier en essayant de ne pas faire trop de bruit. Là haut l’appartement est plongé dans la pénombre. La lumière du jour passe légèrement à travers les volets fermés. Je distingue des silhouettes allongées sur des matelas à même le sol. Des amis de Jérémie. Ils ont l’air encore plus jeunes que lui.

Après les présentations, on s’assoit au milieu de la pièce. L’appartement est immense, et à moitié vide. Il n’y a presque pas de meubles, à part une télé sur une commode et des cartons vides à l’envers, qui servent de tables. Des fringues clairsemées recouvrent le sol.

On commence à se servir en alcool, à allumer des cigarettes. Quelqu’un se lève pour mettre de la musique. Jérémie va dans une autre pièce commercer avec ceux qui veulent ramener un petit souvenir. Moi, je m’éclipse pour aller voir si mon maquillage est toujours en place.

Pas de miroir dans les couloirs, ni dans les toilettes. Dans la salle de bains non plus. Je remarque une trace rectangulaire au dessus du robinet. Je reviens dans la pièce principale d’un pas précipité, et je dis en rigolant : « Hé les mecs, vous êtes au courant que vos miroirs ont été enlevés par les extra-terrestres ??? »

En voyant tout le monde rire je baisse les yeux : les miroirs sont par terre, avec la coke répandue dessus. Jérémie me glisse à l’oreille : « on les trouve plus utiles ici. »

*

Pendant mon absence, l’approvisionnement est arrivé. Au menu : cocktails vodka MDMA, cocaïne à volonté, et petits joints pour la descente. J’hésite à prendre part au festin, mais je décide de m’en tenir à l’alcool et au pétard. Manon dit qu’elle fera sans doute pareil. Vincent rigole en prenant Jérémie par l’épaule « Allez un petit effort les filles, vous allez vexer notre hôte! »

Je ne sais plus trop comment, mais à peu près une heure plus tard, on atterrit dans la salle de bains avec Jérémie, installés face à face dans la baignoire. Je crois que c’est parce qu’à un moment j’ai émis le besoin de me sentir calée contre quelque chose. On sirote une bouteille de gin sans parler. Tout à coup je me dis que j’ai oublié de lui poser une question.

« Et tes parents ? Ils se doutent de rien ? »

— J’ai plus mon père et ma mère habite en Belgique.

— Ah...

— Je lui fais croire que je vais toujours au lycée. Elle m’envoie de l’argent tous les mois.

— Combien?

— 500 euros.

— Elle sait que t’habites dans un 150m2 ?

— Bah, elle pense que ça suffit pour payer le loyer...

On se regarde et on se sourit. Je pouffe un peu.« Tu veux dire pour payer un loyer, et aussi manger, sortir, et avoir les dernières baskets à la mode? »

Il acquiesce en haussant les épaules et en souriant.

Et là, ça doit être l’alcool ou l’herbe qu’on a fumé, mais on se met tous les deux à rigoler, rigoler comme si il venait de me raconter la meilleure blague de tous les temps. Impossible de s’arrêter. On en a les larmes aux yeux. D’ailleurs à un moment j’ai l’impression qu’il commence à pleurer pour de vrai, mais en même temps, c'est pas évident, parce qu’il continue à rire franchement. Je me demande si il ne fait pas semblant de rire pour cacher le fait qu’il est en train de pleurer, maintenant. Comme je ne suis pas sûre, je ne dis rien.

On finit par se calmer.

- Mais des fois... Tu te dis pas que, toi, tu voudrais retourner au lycée, et genre, reprendre une vie normale ?

Il me répond, évasif : « Si... Mais un type m’a dépanné une fois... Je lui dois un max de thunes... Quand je l’aurais remboursé, je reprendrais les cours, j’pense... »

Il dit ça avec tellement peu de conviction que c’est comme si il venait de me dire texto qu’il le ferait jamais. Je dis : « Allez viens, on retourne avec les autres. C'est quand même pas super confortable, ici. »

Manon est en train de se faire masser les pieds par le mec de tout à l’heure. Un massage japonais, sans doute. Les autres ont l’air ultra stone. Même Vincent qui pétait la forme est complètement à la masse. Je le charrie, il réagit à peine. Je les regarde longuement les uns et les autres, en train de s’envoler vers le paradis. Je me dis qu’il est temps de rentrer. Jérémie est maintenant complètement perché lui aussi. Manon qui n’a rien pris commence à se sentir un peu seule, et me fait savoir qu’elle prendra le métro avec moi. Pendant qu’elle remet ses chaussures, je file mon numéro à Vincent et à Jérémie, même si je sais qu’on se reverra sans doute jamais.

En bas, Manon me dit : « C’est marrant, j’aurais pensé que ça m’aurait mis mal, tout ce monde défoncé, mais en fait, c’était sympa cette soirée! » Moi aussi j’ai trouvé ça sympa, mais, honnêtement... Je crois que ça m’a foutu un peu mal, aussi.

Une école
est
une école est une

On est en train de peindre une grande banderole blanche, qui dit : « Une école est une école est une école est une école est une école » à l’infini.

Il faut le rappeler, parfois.

Sinon, on oublie.

Les étudiants des Beaux-Arts contestent le fait de devoir quitter leurs ateliers pour que Ralph Lauren puisse venir y fêter son anniversaire peinard.

On est en pleine période de préparation de diplômes, et on a été prévenus une semaine plus tôt, par l’intermédiaire de petites affichettes scotchées sur les portes battantes des bâtiments.

On nous a expliqué : il y a beaucoup d’argent en jeu. Monsieur Lauren a donné une somme considérable pour la restauration des fresques de l’amphithéâtre d’honneur. Qu’il puisse investir l’école quelques jours est un juste retour des choses.

Dans cette école, on est habitués aux privatisations. Dans le bâtiment principal, au centre de la cour, il y a deux espaces en longueur, crées pour accueillir les travaux des étudiants qui voudraient exposer leur travail et le montrer à des personnes extérieures. Ces espaces sont réservés la moitié du temps… A des défilés de mode. Les étudiants des ateliers de lithographie et de sérigraphie, situés près d’un grand espace, la Cour Vitrée, qui accueille des évènements, sont souvent priés de partir plus tôt, pour ne pas déranger l’organisation des soirées. Les ateliers de peinture sont parfois réquisitionnés pour des shootings de mode. Les gens de la mode adorent les Beaux-Arts. Surtout les ateliers de peinture, qui offrent une belle lumière, avec leurs plafonds vitrés et leurs immenses fenêtres. Et puis, les travaux des étudiants dispersés un peu partout dans l’atelier, dessins, peintures, sculptures inachevés, ça fait un joli décor pour des photos de mode.

Jusque là, tout allait bien. On cohabitait tant bien que mal.

Mais le fait qu’on nous demande de ne pas venir plusieurs jours consécutifs, c’est ça qui ne passe pas.

Les étudiants d’un atelier sont sommés de vider leur espace de travail, qui se verra attribuer une nouvelle fonction à l’occasion de « la-grande-réception-fête anniversaire-de-Monsieur-Lauren » : vestiaire, pour accueillir les pelisses de ces messieurs-dames, invités du seigneur.

Certains étudiants parlent de saboter l’événement. Pas au sens propre, hein, pas de frayeurs. On a le sens de la mesure, nous. On parle d’aller sur les quais de la Seine juste en face, et d’organiser une fête sauvage. Peut être que ça nous fera entendre de notre direction.

Le directeur, qui est en voyage à ce moment là, envoie sa femme pour venir nous parler. Des membres du personnel viennent nous voir et nous préviennent : ils risquent de perdre leur travail si on entreprend une action de ce type.

Après concertation, on décide de ne pas intervenir. On a obtenu des promesses du directeur. Il a accepté de signer une charte que l’on a rédigée, où l’on précise que les privatisations ne doivent se faire que dans la mesure où elles n’interfèrent pas avec le bon fonctionnement de l’école.

Total : Des AG à n’en plus finir. Des décisions jamais ratifiées. Des étudiants démotivés.

Quand on demande à ce que l’argent amené par Ralph Lauren serve à arranger les problèmes de fuites d’eau dans les ateliers de peinture - à cause desquelles on doit mettre nos dessins et peintures à l’abri quand on a le dos tourné - plutôt que de restaurer des fresques classées d’un amphi où l’on a encore jamais mis les pieds, on nous rétorque : « Quand un mécène donne, c’est lui qui choisit où va son argent. La règle, c’est de ne pas chercher à orienter son choix. Vous pensez bien que Ralph Lauren n’a aucune envie de réparer des trous dans une toiture! »

A ce moment là, l’amphi d’honneur est investi par les étudiants qui viennent en nombre savoir ce qui se passe. Des rencontres avec le directeur y sont organisées. C’est là que nous avons été informés de ses plans pour l’établissement. Il serait question de fermer un atelier situé à l’entrée de l’école, pour le transformer en restaurant. Pas une cantine pour les étudiants, non, un restaurant, pour les touristes de passage à St Germain des Prés et les habitants du quartier.

On nous fait comprendre qu’il faut rapporter de l’argent absolument, car les bâtiments, classés monuments historiques, coûtent une somme folle. C’est la seule solution. Sinon, les frais d’inscription devront augmenter.

Ce que j’en comprends, moi, c’est que l’ambition du nouveau directeur se résume à faire des Beaux Arts de Paris une marque de prestige, comme Le Louvre, la Tour Eiffel ou le champagne Don Pérignon. Un truc qui vend du rêve, et qui rapporte du fric.

Soit disant pour les servir, mais en réalité, en faisant passer les étudiants complètement à la trappe.

*

Un an plus tard, après des échecs, notamment la désertification progressive des AG par les étudiants - je m’inclue dans ce mouvement d’abandon -, et quelques petites victoires (le projet de restaurant abandonné, une cafétéria à destination des étudiants sera crée, qui emploiera du personnel étudiant), un des élèves qui était le plus investi à l’époque décide de transformer son diplôme de fin d’études en un discours sur l’état de l’école.

Tous les étudiants sont conviés. Il parle d’anarchisme, de la Grèce, d’utopies, d’espoir. Une discussion s’ensuit. Une ancienne étudiante, aussi impliquée alors, prend la parole.

Elle a l’air émue. Elle dit d’une voix mal assurée : « Depuis cette histoire, ça m’a posé question, j’y ai beaucoup pensé, je me suis demandé, pourquoi on a échoué à faire quelque chose de cette mobilisation. Je pense que le problème, je crois que c’est le problème de notre génération, notre problème, c’est qu’on agit uniquement dans l’instant. On est incapables de construire quelque chose dans le temps. Quelque chose qui soit dans la durée. Quand il se passe un truc qui nous révolte on est là, plein d’énergie, de colère, mais quelques mois après, c’est fini, pouf ! Plus rien. »

Au moment où elle parle, je sens que ce qu’elle dit résonne fortement en moi. C’est comme si elle formulait quelque chose que je ressentais d’une manière souterraine, sans réussir à lui donner de forme réelle. Comme si les ombres mouvantes qui m’occupaient prenaient tout à coup devant moi des contours nets, une consistance palpable.

Je sens qu’elle dit un truc profondément vrai, sur notre incapacité à s’engager dans le temps. Mais je ne sais pas si c’est notre génération qui est à blâmer. Je m’interroge sur la possibilité d’agir quand on ne sait pas de quoi nos lendemains seront faits. Quand notre vision de l’avenir est obturée par le trou noir de l’incertitude. Comment peut on s’investir dans la durée dans un monde où tout est, justement, limité ?

*

Un an plus tôt, lors d’une AG, une étudiante avait dit au directeur : « Comprenez, quand même, qu’on veuille défendre notre école. » Le directeur lui avait répondu: « Ce n’est pas votre école.»

Sur le moment, je m’étais dis : c’est vrai. Techniquement, il a raison. On y est tellement souvent dans cette école, la semaine, les soirées, les week-ends, et on y fait tellement de choses, travailler, discuter, s’engueuler, rire, pleurer, boire des coups, réfléchir, manger, lire, écouter de la musique, danser, qu’on a parfois l’impression que c’est chez nous. Qu’on a des droits sur elle. Mais après tout, on ne fait que passer. Elle ne nous appartient pas.

Mais face au directeur, l’étudiante ne s’était pas laissée démonter. Aussi convaincue qu’il l’est quand il affirme « Ce n’est pas votre école », elle affirme, elle, en haussant le ton : « Bien sûr que si, c’est notre école ! »

Depuis, j’ai réfléchi, et je pense qu’elle a raison. Non que l’école appartienne réellement, concrètement, aux étudiants. L’école n’appartient à personne. Mais elle leur appartient, elle doit leur appartenir, symboliquement. Je crois qu’il est normal, et sain, qu’une étudiante puisse dire « mon école », de la même manière qu’on dit « mon quartier », ou « ma ville ».

Il ne s’agit pas de posséder au sens vulgaire, comme on possède un sac, un pull, ou un crayon. Il s’agit de sentir que soi même, on appartient à ce qui vient après le « mon ».

J’appartiens à mon école et mon école m’appartient. J’y suis attachée. Liée.

Un sac, un pull ou un crayon, restent un sac, un pull et un crayon sans celui qui les possède. Mais qu’est ce qu’une école sans ses étudiants ? Qu’est ce qu’un quartier ou une ville sans ses habitants, sinon une suite de bâtiments vides et dépourvus de sens ?

Pour moi, le problème, c’est que non seulement, on possède de moins en moins matériellement, mais qu’en plus, cela va de pair, on est en train de perdre la possession symbolique.

On devient des locataires. Les prix de l’immobilier flambent. De ma génération, beaucoup ne pourra jamais acheter. Ni maison, ni terrain, ni appartement. On vit de logement précaire en logement un peu moins précaire. On enchaîne des stages et des contrats à durée déterminée. On accepte d’aller travailler à l’étranger, parce que la vie y est moins chère, parce qu’on est mobiles, parce qu’on est libres. Cela ne pose pas de problème dans notre vie de couple car nous ne sommes pas et ne serons jamais ni mariés, ni pacsés. Engagés à rien, ni personne, sans aucun sentiment d’appartenance ou de devoir envers quiconque. Libres comme l’air. Mobilité, progrès, modernité. Liberté.

Liberté, vraiment ?

Mais c’est le contraire. Passer d’une durée déterminée à une autre durée déterminée, de location en location, réduit, voire annihile notre capacité à agir.

La liberté a besoin de temps.

C’est le temps qui permet au sentiment de possession d’émerger. Et c’est de ce sentiment de possession que vient l’envie de modifier ce à quoi l’on est attaché.

Aujourd’hui : Qui possède, même symboliquement ? Qui agit ?

Très peu de gens.

De moins en moins de gens.

ACCES INTERDIT

Pintes remplies à ras bords dans les mains, on débarque à peine sur la piste de danse qu’on a déjà jugé le mix pourri.

On s’éloigne pour continuer la conversation.

Par chance on trouve la planque parfaite, une grande table en bois couverte de pots de fleurs, cachée sous un escalier qui ne mène nulle part. L’entrée de l’escalier est barrée par une ficelle d’où pend une feuille A4 sur laquelle les mots « ACCES INTERDIT » ont été imprimés en lettres capitales.

*

Eva revient à la charge : « Meuf, t’es sûre que t’es pas homo ? »

Selon elle, c’est la société hétéro normée dans laquelle nous vivons qui serait la cause de tous mes malheurs. Celle qui nous fait rentrer dans le crâne à coups de contes de fées, dessins animés, jouets pour enfants, magazines féminins, films hollywoodiens, pubs pour parfum, lessive, voiture, shampoing, que les filles sont des princesses et les garçons des princes, et que c’est à l’unique condition de l’équilibre entre le coeur tendre de la demoiselle et celui, valeureux, du damoiseau, que naîtra le bonheur (en même temps qu’une ribambelle de gosses).

Difficile dans une société pareille d’assumer un penchant lesbien.

*

Depuis qu’Eva me parle de ma supposée homosexualité, je commence à regarder les filles différemment. La dernière fois que j’ai été boire un verre avec une amie, impossible de me concentrer sur ce qu’elle disait : je n’avais d’yeux que pour la jolie serveuse qui tournait autour de notre table. L’envie de remonter sa jupe longue qui froufroutait dangereusement sous mon nez occupait toutes mes pensées.

Pourtant, lorsqu’il y a contact rapproché, je n’éprouve pas de plaisir particulier.

Il y a quelques mois à une soirée chez des amis d’amis, alors que je circulais de groupe en groupe, passant d’une conversation à une autre, Lisa est arrivée vers moi, me touchant subrepticement l’entre-jambes, tout en hurlant « Touchééééé ! ». A 3h du matin, l’un des invités avait eu la brillante idée de lancer un chat-bite. Humiliée d’avoir été prise au dépourvu, je me suis juré vengeance.

Plus tard dans la soirée, alors que Lisa était penchée au-dessus de la table, occupée à doser son cocktail, je me suis approchée sans faire de bruit.

Une fois parvenue juste derrière elle, la maintenant d’un bras à la taille, j’ai glissé l’autre sous sa robe en pressant ma main et mes doigts contre sa culotte, du bas du ventre jusqu’en haut de la raie des fesses. Eh bien, à ce moment là, je n’ai rien ressenti, à part de l’amusement. Sa gêne plus que visible m’a comblée de satisfaction. Elle a poussé un petit cri, et toute rouge, a chuchoté « MAIS HEU ! Y’a que mon mec qui a le droit de me toucher comme ça ! »

*

Mes histoires ne font que conforter l’opinion d’Eva. Et si elle avait raison ? Cela expliquerait mes éternels échecs amoureux. Je passe en revue mes histoires d’amour ratées. Tout ce temps perdu… Ces blessures qui ne guériront pas... Je commence à avoir la tête qui tourne, le cœur qui s’accélère, je me sens pâlir.

Eva continue de déballer ses arguments sans se rendre compte que je suis sur le point de m’évanouir.

Au bout d’un moment quand même, elle finit par remarquer que ça ne va pas. Elle essaye de m’apaiser : « mais ce n’est pas grave », « CE N’EST PAS GRAVE » insiste-t’elle, en découpant bien les mots. Elle me dit avec un sourire : « Tu es toujours toi, ça ne change rien ! »

Pendant qu’elle me parle, je vois le visage de ma mère qui me regarde avec de l’espoir plein les yeux dès que je mentionne le nom d’un garçon. Je repense aux conversations interminables avec mes amies, qui pourraient se compter en journées, en mois, passés à essayer de comprendre les raisons de mes ruptures précipitées.

Je me mets tout à coup à répéter « Si c’est grave, si c’est grave!!!! » de plus en plus fort. Les gens autour commencent à nous remarquer. Eva me prend par le bras et m’emmène dehors respirer l’air du soir.

*

Les jours qui suivent, je suis dans un état d’anxiété permanent.

J’analyse le moindre de mes regards sur les filles et les mecs dans le métro, dans la rue.

Je la trouve jolie, est ce que je voudrais l’embrasser ? Ou est ce juste que je voudrais lui ressembler ? Est-ce que ce garçon là bas me plaît réellement ou est-ce la société qui me dit «ça, ma fille, regarde, c’est un mec, musclé, couillu, poilu, c’est pour toi ! » ? Je me sens dans l’incapacité totale de démêler ce qui est de l’ordre de ma volonté profonde ou de ce qu’on m’a inculqué comme étant bien, et ça me donne envie de chialer.

Le matin, je passe trois heures devant la glace à me mettre du rouge à lèvres. L’enlever, le remettre. Le r-enlever, le re-remettre. Allez ma chérie, on se concentre ! Pour que ça tienne, il faut bien appliquer la matière. Pincer, sécher avec un mouchoir, et appliquer de nouveau. Au bout de 15 minutes d’efforts, je me regarde dans la glace et je trouve que j’ai l’air d’un clown. J’enlève tout.

Un jour alors que je suis en retard à un cours, je rassemble mes affaires en essayant de ne rien oublier. Pour me motiver, je me parle à moi-même. « Allez mon garçon ! » je pense sans réfléchir. Un cri d’effroi m’échappe. Pas le temps d’analyser la situation. Je dévale les escaliers en courant. Pendant le cours en amphi, je n’écoute que d’une oreille. M’être pensée « garçon » me perturbe. Je suis donc tellement imprégnée des normes que je ne peux pas concevoir d’être attirée par des filles sans remettre mon genre en question ! Si j’aime des filles, c’est que je suis un garçon, forcément. Ma propre bêtise m’atterre.

Le pic dans mon angoisse est atteint quelques jours plus tard.

Alors que je vide ma machine à laver pour l’étendre, je m’aperçois que ma nouvelle petite culotte rose fuchsia a complètement déteint sur le linge blanc que j’avais eu la bêtise d’enfourner la veille dans cette machine de malheur.

Serviettes de bain, tee-shirts, sous-vêtements… Tout est maintenant d’un affreux rose pâlot. Immobile, je contemple le désastre quelques instants. Puis rageuse, j’empoigne fringue par fringue et je balance le tout à la poubelle.

*

Une semaine passe. Ca va mieux, j’ai décidé de ne plus trop me poser de questions pour le moment. Voir mes amis, aller au cinéma, ça me fera du bien.

On va voir Her de Spike Jonze, qu’on attend tous avec impatience depuis des semaines. Pendant le film, je suis super émue en pensant que l’histoire est sans doute inspirée par le vécu du réalisateur. Je l’imagine, trentenaire new-yorkais, se remettant d’une séparation difficile, mettant au point le scénario de cet amour virtuel au détour de ses errances dans la ville. Je dois préciser que je l’imagine grand, plutôt beau… Et noir, sans trop savoir pourquoi. En discutant avec mes potes à la sortie de la séance, j’apprends qu’en réalité Spike Jonze est un type blond aux yeux bleus. Mon meilleur ami me fait remarquer en se foutant bien de ma gueule que j’ai dû confondre Spike Jonze avec Spike Lee.

Probable.

Quelques minutes plus tard, alors que les autres sont lancés dans une discussion sur les possibles invraisemblances du film, je comprends tout à coup ce qu’Eva a voulu me dire quand elle insistait lourdement en me répétant « Ce n’est pas grave ».

Ca fait un petit choc quand on s’en rend compte, mais peu importe en fait.

Qu’on m’apprenne que Spike Jonze est blanc et pas noir n’a pas changé le film que je viens de voir. Que je sois attirée par les filles, les garçons, ou les deux… Ca ne remet pas en question mes 26 années d’existence.

Ca ne change pas ce qui fait que je suis moi.

A cette pensée, je me sens soulagée d’un poids. Je réintègre la discussion toute revigorée : «Mais arrêtez! On s’en fout de ne pas savoir si le film se passe à Pékin ou à New York! Il n’y a plus de frontières, c’est une ville du futur!!! »

LE CoNCERT

Ca fait depuis un moment que j’ai des vues sur Maxime. Ce soir il joue avec son groupe dans un bar du 11e arrondissement. C’est inscrit dans mon agenda avec des petits cœurs tout autour.

J’ai demandé à Maelle et Salomé de venir avec moi. C’est mieux d’être accompagnée pour ce genre de trucs, surtout que je pourrais bien découvrir là bas qu’il n’est pas célibataire. Si je le vois rouler une pelle à une meuf, on a un plan B : aller se bourrer la gueule un peu plus loin. Y’a l’embarras du choix niveau bars dans le quartier.

Pour être sûre qu’il me remarque, j’ai sorti un haut rouge flash. Impossible de faire plus rouge. J’ai regardé, de toute mon armoire et de tous les trucs que j’ai chez moi : rien de plus rouge.

A part peut être un tract pour des pizzas à emporter dans ma corbeille à papiers.

Mais bon.

On est en avance. On décide d’aller acheter des bières au Franprix et de se poser quelque part dans la rue. Il fait beau.

Alors qu’on marche toutes les trois côte à côte, un énième relou nous siffle et marmonne quelque chose, le regard fixé sur nos postérieurs. Je suis dans ma période « je réponds aux mecs qui m’emmerdent ». Je me retourne, et lui demande : « Pourquoi tu siffles, on est pas des chiens ! » Il me traite de salope. Je le traite de connard. Il me menace avec la bouteille de vin vide qu’il tient à la main - un détail qui m’avait échappé. Je fais un mouvement de recul. Il se met à nous courir après, et on se retrouve à dévaler toutes les trois comme du gibier affolé dans les ruelles du 11e. On finit par tomber sur un Franprix où on se réfugie, essoufflées. On se cache une minute dans les rayons. C’est bon, on l’a semé.

On achète quelques cannettes et on va s’asseoir dans une petite impasse déserte. La bière est tiède, mais on est bien installées, sur les marches d’un perron, au soleil.

On commence à peine à discuter qu’un mec arrive dans notre direction. Petit, avec une casquette. Il nous dit qu’on est jolies. Maelle répond un vague merci. Je me prépare à rester diplomate quoi qu’il arrive. En fait ça va, il a l’air sympa. Il nous propose de déclamer un rap qu’il a écrit. Je lui dis : « Vas y ! »

Il nous fait son rap. C’est la première fois que j’entends quelqu’un rapper comme ça, devant moi, a capella. C’est en espagnol. Je ne comprends rien, mais je suis immédiatement happée par les mots qu’il débite à la chaîne, sans hésitation. On sent qu’ils viennent du tréfonds de lui-même. Son corps, au moment où on le regarde, n’est que l’instrument qui lui permet de les réciter, de les faire exister à l’extérieur de lui. Sa gestuelle, les expressions de son visage, tout suit et accompagne les mots qui sortent de sa bouche, comme une bourrasque de vent qui ferait claquer les fenêtres et les portes d’une maison sur son passage. Parce que leur sens m’échappe, je n’entends que les sonorités qui se répondent, le rythme, la musique.

Il ne s’agit pas d’une musique pour amuser, ou faire danser, mais d’une musique plus intérieure, comme une longue plainte, ou une prière.

Je suis suspendue aux lèvres de ce garçon qui chante sa tristesse et sa colère devant moi. Dans l’attente éperdue du prochain son qui sortira de sa bouche, consciente d’assister à quelque chose de rare, de précieux, je sens que je suis comme en dehors de moi - je suis dans l’instant même. Quand il s’arrête, la réalité reprend forme autour de moi. La ruelle, le bruit des voitures au loin. On applaudit.

Je lui dis que je n’ai pas compris un mot de ce qu’il a raconté, mais que ça m’a quand même drôlement touchée. Je ne sais pas si il voit que je suis impressionnée, parce qu’il a l’air de s’être ému lui même, avec son truc. Il n’est pas dans le même état que quand il est venu nous dire qu’on était mignonnes tout à l’heure.

Je lui demande de me traduire ses paroles. Il me dit qu’il parle de son quartier. Le 11e, c’est là où il a grandi, avec sa mère et sa grand-mère espagnole, qui a émigré ici quand elle était jeune. Mais ils envisagent de partir, parce-que tout est devenu trop cher. Il nous dit qu’ils ont l’impression d’avoir été envahis par les bobos venus habiter ici depuis quelques années. D’année en année, la population a changé. Aujourd’hui, il ne reconnaît plus le quartier où il a grandi. Ses amis d’enfance et les amis de sa famille sont partis vivre ailleurs. Dispersés, ils ont fini par se perdre de vue. Il se demande ce qu’ils sont devenus, aujourd’hui.

Il s’en va en murmurant « Allez. Passez une bonne soirée, les filles. »

*

C’est le moment d’aller au concert du mec qui est aux Beaux Arts avec moi.

Devant le bar, je le vois discuter avec une fille super jolie, qui est dans mon école aussi.

Vous savez ce qui a de drôle ?

C'est qu'elle est habillée en rouge de la tête aux pieds.

Moi j’ai le haut, mais elle, c’est tout l’attirail. Tee-shirt, jupe, collants et même, ballerines rouges. Le signal est clair. Manquerait juste qu’elle clignote.

A la fin du concert, on sort fumer dans la rue. Les garçons rangent leurs instruments de musique à l’intérieur. Leurs amis les attendent tous dehors. Quand ils sortent, la fille en rouge se précipite sur Maxime. Ils se mettent à discuter tous les deux. A un moment il me repère et vient me parler. Il me demande ce que j’en ai pensé. On échange deux trois mots, mais j’ai pas l’impression qu’il soit vraiment intéressé, ni par moi, ni par l’autre fille, d’ailleurs. J’ai l’impression que ce qu’il veut surtout, c’est qu’on lui dise que c’était bien, sa musique.

Ce qu’en soi, je peux comprendre. Ca doit être le genre de choses qu’on a envie d’entendre, quand on vient de donner un concert.

Bizarre

Je me souviens, quand j’étais encore au lycée. Assise à côté de Julie au fond de la classe, je lui avais demandé : « Est ce que ça t’arrives, toi aussi, de te sentir parfois comme un habitant d’une autre planète ? »

Elle fait une grimace qui montre qu’elle ne voit pas du tout de quoi je veux parler. Je continue quand même sur mon idée : « Ca ne t’es jamais arrivé ? Comme si tu sentais que tu ne faisais pas vraiment partie de ce monde, que… Tu avais atterri là… Totalement par hasard ? Et de te sentir très seule, et très triste, parce que tu as l’impression que tes parents t’ont abandonnée là, avec plein de gens qui ne te ressemblent pas ? De trouver tout bizarre ! Se lever tous les matins à la même heure, au son de la même sonnerie, descendre les escaliers et prendre son petit déjeuner pour aller s’assoir tous les jours dans des salles comme celle-là, écouter pendant des heures des inconnus parler, remplir des pages et des pages d’encre, prendre tout un tas de notes incompréhensibles... Sur du papier au kilomètre ?

Je me suis un peu excitée, on s’est fait remarquées.

« SILENCE, AU FOND ! »

Julie attend quelques secondes que le prof nous ait oubliées avant de me répondre. Selon elle, ce n’est pas le monde, ni notre quotidien, qui est bizarre, mais moi, de penser ça.

Elle m’assure qu’elle ne voit pas les choses comme ça, et qu’aucun de ses amis n’a jamais évoqué une idée pareille. Elle me conseille d’en parler à mes parents. Ca me surprend. Moi, je suis persuadée que je ne suis pas la seule à penser que les choses ne sont pas si normales qu’elles en ont l’air. Alors les jours suivants, j’essaye de poser la même question à mes voisins de classe.

« Est ce que toi aussi, parfois, tu te sens comme un habitant d’une autre planète ? »

Après une dizaine de réponses négatives, je finis par trouver un élève qui m’avoue avoir déjà ressenti ça un peu une fois. En y repensant je me dis que ce garçon n’avait pas l’air convaincu, et qu'il n'avait probablement juste pas osé me dire non.

Mais à l’époque, je m’étais sentie soulagée, et ça avait mis un terme à mes petits interrogatoires.

*

Si aujourd’hui, je pouvais parler à l’adolescente que j’étais, je lui dirais : « Ne t’inquiète pas. »

Tu rencontreras des gens qui ressentent la même chose que toi. Vous aurez des discussions infinies qui pourront durer une nuit entière ou s’étaler sur des années, et cela te donnera le sentiment puissant d’apprendre, de comprendre, d’être.

DONALD

Ce soir, ça va vraiment pas. J’en peux plus des gens. De cette volonté qu’on a presque tous de vouloir passer pour quelqu’un de trop top, super sympa.

Aujourd’hui, tous les sourires me semblent feints, les rapports calculés. Même l’amour m’apparaît comme un besoin mesquin de gonfler son orgueil en surveillant du coin de l’œil son propre reflet dans les yeux de l’autre. A cette pensée, mon ventre se contracte, comme si je découvrais des moisissures dans mon plat en remuant ma fourchette dedans.

Dans le métro ce soir, le monde me paraît insupportable. Les bébés qui bavent et qui crient comme des bêtes apeurées, les vieux, silencieux, tristes et froids comme des rochers dans une forêt, les filles de mon âge, aux mèches décolorées et aux lèvres desséchées par le rouge à lèvres, qui se forcent à rire aux blagues stupides de garçons trop sûrs d’eux-mêmes.

Je ne me sens plus la force de tenir debout.

Je repère une place libre derrière un groupe de touristes japonais. Je m’assois. A côté de moi, deux gamines d’une douzaine d’années discutent passionnément. En fait, seule l’une des deux parle presque sans interruption, tandis que l’autre la regarde avec attention, les yeux écarquillés.

Je scrute l’oratrice en essayant de déterminer s’il s’agit bien d’une fille, car ses cheveux très courts, son pantalon kaki et son assurance effrontée lui donnent l’air d’un vrai garçon. Sans oublier le pansement qui lui barre le nez…

Un pansement jaune, avec des Donald dessus.

Le genre de pansements que les enfants sont hyper fiers d’avoir à la maternelle et refusent en pleurant arrivés à l’école primaire, terrifiés à l’idée que l’on se moque d’eux.

La fille au pansement ne semble pas se soucier de ce genre de choses. Elle est toute entière plongée dans son histoire. Elle raconte à sa copine qu’elle a été à la fête foraine avec des amis, et qu’ils ont passé trois heures à essayer de gagner une peluche aux machines à pinces.

Ils ont dépensé tout l’argent qu’ils avaient pour attraper une peluche en particulier, un hippopotame avec un tutu rose.

Elle raconte bien : l’excitation quand on se rapproche de l’objet désiré, la frustration quand on est sur le point de l’obtenir et qu’on le manque de peu, la joie hystérique quand, enfin, on réussit. Joie de courte durée, hélas, car on se rend vite compte qu’on a perdu tout son temps et son argent pour une peluche assez laide, finalement...

A la fin du récit de la piteuse aventure, les deux gamines se mettent à rire ensemble, d’un petit rire retenu. Elles ont les yeux qui brillent, et le regard des amies qui se comprennent parfaitement bien.

Alors c’est là que tout à coup, je me sens un peu mieux. J’ai cette pensée bizarre qui me traverse comme une révélation : tant que des filles qui ressemblent à des garçons et qui ont des pansements Donald Duck collés au milieu de la figure continueront à raconter le plus sérieusement du monde à leurs copines ébahies comment elles se sont fait avoir aux machines attrape-peluches des fêtes foraines, TOUT IRA BIEN.